vendredi 24 octobre 2008

La Chine... : le corps, les sens

LE CORPS, LES SENS

Le corps
se transforme en passant une frontière, on le sait aussi, le regard change de focale et d’objectif, la densité de l’air s’altère et les parfums, les bruits se découpent singulièrement, jusqu’au soleil lui-même qui a une autre tête.


Jean Echenoz, Je m’en vais

Voir.

On dit souvent des Asiatiques qu’ils sont pudiques. Selon nos critères ils peuvent le paraître, pour ce qui est des codes vestimentaires par exemple. Les Chinois ne découvrent pas les mêmes parties du corps que les Occidentaux, mais ne coïncident pas non plus avec les Indiens par exemple, ou les Thaïlandais. Résumer l’Asie dans des clichés, c’est ce qu’adorent faire les étrangers, et ce à quoi je suis très souvent confrontée lors de conversations avec des Européens. Mais ce qui me fascine le plus, c’est que ces mêmes personnes qui disent tout savoir sur les Chinois sans jamais avoir mis les pieds en Chine, ne rechignent jamais à livrer leurs idées toutes faites quand bien même ils sont face à quelqu’un qui a vécu là-bas. On me pose d’ailleurs rarement des questions sur les Chinois : on affirme. « Ils travaillent tout le temps, ils sont très fermés, très polis aussi, ils ne disent jamais ce qu’ils pensent » et puis « ils détestent avoir une fille, être une fille en Chine c’est l’enfer, il vaudrait mieux se suicider à la naissance si les parents n’ont pas le courage de les tuer directement, comme ça se fait toujours d’ailleurs ». En général, je suis tellement abasourdie que je ne profite même pas des maigres interstices de silence où je pourrais leur livrer tout cru toutes les images adverses que ces aberrations font surgir en moi : un homme affalé sur le siège de sa moto en train de dormir sous le soleil de l’après-midi ou au fond de sa boutique, les visages souriants de tous ceux qui sont venus spontanément à ma rencontre, la vendeuse qui rote sans vergogne avant de répondre à ma demande, les questions ou les compliments sans détour, et cette jeune femme enceinte jusqu’aux dents qui me dit : « Nous voulons une fille. Elles sont plus obéissantes que les garçons, et plus liées à leurs parents ». Et ceci au creux d’un désert du Xinjiang et non pas dans le contexte moderne et libéré de Shanghai…Non, je me tais et quand on me dit qu’ils sont très pudiques, je sais que cela fait partie du même lot de clichés, de la même ignorance, du même entêtement à ne croire que ce que l’on ne voit pas.

Les Chinois sont ils pudiques donc ? Avant d’essayer de répondre, il faudrait savoir où l’on place la pudeur. Certes, les décolletés ne sont pas légion. Mais si l’on n’exhibe pas la troublante naissance des seins, en revanche les jambes sont largement découvertes : les mini - shorts, l’été, laissent les gambettes défiler sur les places publiques et cela ne choque personne. Les hommes, quant à eux, se mettent facilement à l’aise aussi…Et nul ne se laisse impressionner par les torses imberbes ou la bedaine molle des buveurs d’alcool de riz (peu propices, il est vrai, à réveiller les libidos à fleur de peau…). Une nuque ou un pied étaient, traditionnellement, beaucoup plus troublants pour un Asiatique qu’une poitrine ou des fesses. On peut cependant s’attacher les cheveux et se promener en sandales à présent sans craindre de faire rougir les passants…C’est fascinant de penser que la géographie érotique du corps est elle aussi culturelle, et que les cuisses des filles semblent laisser de marbre certains alors qu’au-delà des frontières elles provoqueraient une tempête émotionnelle. Nos instincts seraient donc éduqués de la même manière que notre façon de penser ? « Décidément, nous ne sommes pas libres », est peut-être la remarque que je me fais le plus souvent depuis quelques années et qui remonte constamment à la surface lorsque je voyage et que l’autre m’interroge, me sonde, fouille au fond de moi ce qui est, peut-être, encore vraiment de moi, tout comme moi je gratte la surface de toutes les couches culturelles, sociales qui nous couvrent, pour le découvrir, original et nu. Et une vague de questions inonde ma tête avant que je ne décolle tout ce papier peint qui ressemble à du ciment : les parties du corps dérobées au regard ne suscitent t-elles pas chez certains des rêveries plus audacieuses que celles qui se bornent à un exhibitionnisme sans surprise ? La nudité est-elle si impudique et si encline à susciter l’érotisme ? Rien n’est moins sûr…Entre une jeune danseuse en tenue courte et cuir qui se déhanche sur le podium d’un bar de Canton et l’épaule nue d’un moine tibétain qui laisse admirer sa peau ambrée et ses muscles fins sous la robe pourpre, qu’est-ce qui est le plus irrésistiblement érotique ? La réponse est subjective, orientée par la sensibilité de chacun : c’est tout ce que j’espère. Mais quand j’observe la réaction d’un Chinois, d’un Indien ou d’un Européen face à un bras nu ou une jambe découverte, je ne suis plus du tout sûre que cette liberté-là existe…

Ce qui reste pudique par contre – et qui fait la différence - c’est peut-être le regard : on ne se jauge pas des pieds à la tête, du moins à première vue. Les Chinois ont en effet une aptitude assez difficile à décrire qui consiste à regarder fixement sans pour autant dévisager. Viennent ensuite les « regards en coups de pinceaux » qui peuvent passer totalement inaperçus et qui sont plutôt prêtés aux hommes ; il s’agit de découvrir, le plus discrètement possible, le corps de la femme, de s’en faire une idée sans pour autant être démasqué dans cette tentative. Si, dans le langage courant, il y a beaucoup d’expressions concernant la corpulence, je n’ai jamais été témoin de commentaires sur le physique. Quand on dit à quelqu’un « Tu as grossi », c’est un compliment qui félicite le fait d’être en bonne santé et équivaudrait à notre « tu as bonne mine » et lorsque l’on prend congé, on lance un « Garde ton poids » qui révèle l’importance d’une bonne alimentation pour rester en forme. La façon de se regarder est beaucoup moins sexuée qu’en Occident. C’est seulement lorsque je suis rentrée en Europe, après un an complet d’absence, que j’en ai réellement pris conscience. A peine avais-je posé les pieds à l’aéroport de Francfort où je faisais escale que je me suis sentie déshabillée du regard par des inconnus que je croisais, sans comprendre initialement que cette intrusion visuelle venait du fait que ces grands gaillards nordiques, en répondant à leurs habitudes culturelles le plus naturellement du monde, étaient en train de faire ce qu’aucun Chinois ne pratique publiquement : ils promenaient leurs yeux sur moi sans même forcément s’en apercevoir et je me sentais du coup visitée, explorée, prise d’assaut. C’est alors ce regard-là, en me remettant dans le bain européen, qui m’a fait réaliser la façon de regarder des Chinois, si particulière qu’elle m’avait effleurée sans me toucher, captée sans m’agresser. On me regardait avant tout comme une personne ; ce qui attirait la curiosité ou retenait l’attention n’était pas le fait que je sois une fille mais une étrangère. Et en m’imprégnant peu à peu de cette perception, c’est toute ma façon de voir qui s’est transformée. Quand je suis rentrée, un de mes amis m’a dit : « Il y a quelque chose en toi qui a changé, c’est ton regard. Tu ne regardes plus de la même manière ». Etait-ce l’expérience vécue qui m’avait donné une autre profondeur de champ ou alors l’absence qui aiguise l’attention quand on retrouve des visages aimés ou encore le fait d’avoir été regardée différemment et d’avoir, du coup, apprivoisé un autre regard ? Je ne crois pas, malheureusement, avoir gardé ce que cet ami décrivait comme une « autre intensité », une façon plus fixe et plus concentrée de regarder. Je pense que l’Europe, qui m’a replongée dans son rythme frénétique autant que dans des codes familiers, a rendu à mes pupilles leur mobilité et leur dispersion, voire leur farouche entêtement à très peu regarder autour de moi car le temps presse, les trains sont quotidiens et le monde, finalement, s’absente sous l’anonyme…

Ce regard de Chine, différent, en dit long sur le rapport à l’autre, car cette façon de percevoir sa présence – à travers son corps et l’intrusion visuelle que l’on se permet ou non – nous laisse appréhender la teneur des relations, notamment entre hommes et femmes. Et l’on apprend alors beaucoup sur la relativité de nos concepts de pudeur, de l’instinct et de tout ce qui serait « naturel ». Nos yeux sont aussi forgés par l’histoire, par le contexte : l’interprétation chinoise du communisme a laissé ses marques dans cette façon de « neutraliser » le schéma classique de « l’homme musclé et velu » et de « la femme fragile et douce » ; dans plusieurs provinces, on croise beaucoup de femmes sur des chantiers, portant des charges très lourdes sous un soleil de plomb, à côté d’hommes qui les traitent en égales ; dans la société matriarcale des « Na » dans le Yunnan, les femmes sont même comparées au roc stable et fort tandis que l’homme est un « petit caillou qui dégringole »… ! De même, la réaction spontanée des filles de se cacher la bouche quand elles rient est un héritage des dynasties passées, qui interdisaient aux femmes de montrer leurs dents – sans-doute gâtées - et d’ouvrir trop la bouche. De là viendrait aussi la coutume de couper la viande et les légumes en tout petits morceaux afin de les attraper facilement avec les baguettes et de les glisser discrètement dans son palais…en cachant cette bouche que nous ne saurions voir…Petits pieds et bouches fermées : ces dernières, en s’ouvrant, menaçaient-elles d’exprimer leurs pensées ou leur sensualité ?

Toucher.

Si les regards touchent à peine, il va sans dire que les contacts, plus généralement, paraissent peu tactiles au premier abord. Paradoxalement, il y a une pratique qui est beaucoup plus répandue – ou en tout cas coutumière - qu’en Europe, ce sont les massages. Ils ne se font pas chez une esthéticienne ni dans des stations balnéaires mais beaucoup plus couramment chez le coiffeur ou dans des centres consacrés spécialement à cet art séculaire. Moi qui n’avais jamais mis les pieds chez le coiffeur de ma vie – habituée à ce que ce soit mon père qui me coupe les pointes à la pleine lune et n’acceptant de nul autre quelle qu’intervention que ce soit sur mes cheveux imperturbablement longs – je me suis mise à aimer ces lieux en Chine. Dans la rue, ils sont annoncés par des petits tubes dont les bandes bleues et rouges se déroulent comme un serpentin dans le cylindre lumineux. En général, les jeunes Chinois à l’intérieur qui lavent, coupent et malaxent les cheveux des clients sont un modèle de branchitude orientale et ont des coupes délirantes de toutes les couleurs. C’était un premier point intéressant. Le second – que m’avait fait découvrir le collègue chinois qui m’avait entraîné dans ces antres bigarrés – était qu’on pouvait y aller sans qu’on y menace notre farouche chevelure avec une paire de ciseaux. Il était tout-à-fait normal en effet de s’y rendre pour un simple shampooing. Cela valait entre 10 et 15 yuans, soit un euro environ. J’y ai rapidement pris goût et lorsque j’avais des pannes prolongées d’eau ou d’électricité chez moi, je savais comment sauver au minimum les apparences avec des cheveux brillants de propreté (on peut certes se laver dans le noir mais c’est moins pratique et on ne voit pas l’éventuel insecte cafardeux qui va venir nous gratter le dos). Le summum de ces shampooings prodigués par d’autres, ce n’est pas tant de sentir l’eau chaude sur son crâne ni les mains délicates des coiffeurs que d’y profiter d’un massage : de la tête bien-sûr (et du visage) mais aussi du dos, du cou, des épaules, des bras et jusqu’aux doigts de la main ! A la manière chinoise, c’est-à-dire pas des plus sensuelles, mais agréable et relaxante quoi qu’il en soit. Nous y allions même parfois entre deux cours car mon collègue s’était amouraché d’un jeune coiffeur aux cheveux bleus et adorait que je l’accompagne pour aller l’épier et que l’on rigole ensemble – en français. Cette habitude de fréquenter les salons de coiffure m’a accompagnée toute l’année et faisait aussi partie des plaisirs de mes voyages quand je faisais une halte un peu plus prolongée dans des villes ou villages. Cela avait le double avantage de consoler mon dos et de résoudre mes incessants problèmes de nœuds, phénomène récurrent après plusieurs jours de baroudage, cheveux au vent sur les routes…

Plus classique mais incontournable, le massage des pieds se pratique dans des centres spécialisés. Quelqu’un qui ne comprendrait pas le chinois pourrait néanmoins identifier ces lieux grâce aux panneaux affichés devant, représentant un pied traversé de mille lignes de couleurs différentes : les méridiens qui relient les multiples points de nos extrémités avec les organes de notre corps. Il était amusant de voir que dans les familles chinoises, les centres de massage n’avaient pas forcément bonne presse : la belle-sœur de Tian Bao disait que l’eau utilisée n’était pas propre et que l’hygiène de ces lieux, en général, était douteuse. Nous ne l’écoutions pas et allions en douce vers ces temples du bonheur. Le massage commence en effet toujours par un bain de pieds, dans un bac en bois. Dans l’eau très chaude, ils versent parfois du thé ou un mélange de plantes bienfaitrices. Pendant cette immersion, le masseur brouille les premières pistes de celui qui penserait qu’il s’agit strictement d’un massage consacré aux pieds et se met à s’occuper de votre dos. Puis les épaules, là où ils appuient fort. Et une fois les pieds séchés, ils se mettent à se concentrer sur cette partie, très méticuleusement mais de façon énergique. Au début on pense que l’on ne pourra pas éviter les fous rires puis on se rend compte rapidement que les massages chinois prêtent finalement peu à rire. Non pas qu’ils soient ennuyeux, mais ils ne sont pas très doux. Je me souviens d’une fois où j’y suis allée en oubliant que j’avais fait une chute et que j’avais un énorme hématome sur la cuisse. Or, après le pied, le masseur remonte et triture, malaxe, donne des petits coups avec le flanc des mains à toute la jambe. Jamais je n’ai eu autant conscience d’une blessure. Trois jours après cependant, elle avait presque entièrement disparu. Ce fut la même chose quand nous avions décidé de consoler nos cuisses après avoir fait l’ascension des 6666 marches du mont Taishan (redescendues ensuite, ce qui fait donc 13332) avec un massage : or, au lieu de délier nos muscles, celui-ci les contracta encore plus et se révéla être un supplice de douleur. L’effet est rétroactif…Parfois le massage donne même l’impression de se transformer en une sorte de lutte. Tout dépend de la personne qui le pratique. De jeunes hôtesses apportent parfois du thé, de la pastèque ou des arachides à grignoter, comme pour consoler la victime de cette épreuve. Et vers le haut de la pièce qui compte en général trois ou quatre sièges rétractables, il y a l’éternelle télévision.

J’ai rencontré une fois un masseur qui a démenti cette coutume de la « brutalité » dans le geste. Il était jeune et extrêmement bavard, assez beau mais surtout très charmant. Il n’arrêtait pas de me poser des questions et quand je lui répondais avec mes rudiments de chinois, tout son visage s’illuminait d’un sourire enjôleur. On parlait ainsi de tout et de rien et je me rendis compte au bout d’un certain temps seulement que toute la douceur de sa personne circulait jusque dans ses mouvements de mains et la dextérité de ses gestes. Je lui en fus gré car j’avais trop marché ce jour-là et toute la grâce de sa présence résonnait comme l’aubaine d’une belle rencontre en cette fin de journée solitaire. Au cours des voyages, ce sont ces étoiles filantes qui éclairent mon chemin : des passages fulgurants d’humanité et de partage qui redonnent au corps et à l’âme toute leur substance de vie. Vers la fin de la séance, il terminait son massage par la main et eut un geste presque troublant dans la paume où il faisait glisser ses doigts de façon délicate, presque chatouilleuse. Pendant qu’il effleurait, évitant l’évidence de sa proximité puisqu’il était cette fois à côté de moi, je fermai les yeux et, plongée dans mon monde onirique comme dans une salle obscure de cinéma, je vis apparaître en lettres clignotantes et sur quatre notes magistrales qui découpaient les syllabes : « L´Empire des sens ! ». Je frôlais le fou rire, à la fois en repensant aux masseurs qui m´avaient jusqu´à présent donné l’impression de vouloir me décoller la peau des os, mais aussi en me moquant de cette fâcheuse tendance qui me porte toujours à trouver au fond de moi des éléments déstabilisants quand il s´agirait plutôt de se concentrer. Sur le fond de ces pensées et des pièges tendus par mon imagination espiègle, j´entendis l’Empereur des sens me poser cette drôle de question, typique en Chine mais qui sonne bizarrement quand il s’agit de la traduire littéralement : « Combien tu aimes ton fiancé ? ». Je ne savais ni dire les pourcentages ni « totalement » ni « plus que tout », je me contenta donc de répéter plusieurs fois « beaucoup beaucoup beaucoup » et j’aurai voulu en profiter pour ajouter « mais laisse ma main tranquille maintenant parce que tu touches un méridien sensible et que tes vingt ans impertinents sont en train de réveiller toutes les zones de mon corps en jachère pendant mes longues traversées en solitaire…». Heureusement, c’était un seigneur à la perception très sensible et il comprit sans parole. Il cessa donc chatouille et massage et m’offrit son plus beau sourire au moment de nous quitter. J’oubliai vite ses approches transversales (l’heure à laquelle il quitterait son travail, son intention de sortir seul, son intérêt pour la façon dont j’occuperai ma soirée) et gardai précieusement sa malice bienveillante tout au long de ma promenade dans les rues bercées de nuit de la « Venise chinoise »…A deux jours du départ, j’étais heureuse d’avoir rencontré un jeune masseur qui contredisait les pratiques habituelles de tous les autres. L’impulsion séductrice du jeune homme ne quittait en rien la tendresse qui émanait de lui et qui offrait, enfin, une belle exception à la règle.

Il existe aussi un autre type de massage en Chine qui malheureusement semble se perdre peu à peu par la cruauté des hommes, ce sont les massages prodigués par les aveugles. J’ai lu en effet que les autorités chinoises, dans leur quête de modernité et de prospérité, mettaient de plus en plus à l’écart les handicapés qui jusqu’alors trouvaient leur place naturellement dans ce genre de pratique. Or, pour l’avoir testé au Laos et en Chine, le massage par un aveugle, qui consiste principalement par des pressions sur des points clefs de nos méridiens (une forme de Shiatsu) est un des plus agréables et délie sublimement le corps de ses tensions. Leur concentration est extrême et la précision de leur toucher, le silence qui remplit la pièce pendant qu’ils effectuent le massage, donnent une solennité majestueuse à la séance. Nul besoin de voir quand il s’agit de sentir…Quand ils repèrent une zone de tension et qu’ils la soulagent, c’est tout leur savoir et une infinie sagesse qui passent à travers leurs doigts.

Le corps s’exhibe à tout va en Occident mais on lui réserve peu de gestes qui le console de ses douleurs, de la fatigue qui s’accumule en strates et courbe le dos. On le dénude, offrant les courbes aux regards comme une viande à palper (les décolletés plongeants imposant l’exubérance de certaines poitrines comme seule cible possible du regard produisent chez moi le même haut le cœur que de la viande fraîche derrière la vitrine d’un boucher mais c’est peut-être uniquement une affaire de goût…). La mode des T-shirts avec une phrase grotesque imprimée à la hauteur des seins est d’ailleurs le summum du vulgaire et j’attends toujours avec impatience le moment où des créateurs farfelus lanceront le même procédé sur les pantalons, avec des messages devant ou derrière, peu importe, mais qui signeraient là la vraie poétique du corps parlant. Le massage, dans nos pays dit libérés, évoque d’ailleurs irrémédiablement des rêveries érotiques : cela ne prouve t-il pas que l’on est bien les plus coincés de la planète ?

Un autre type de contact qui nuance l’idée première de rapports généralement peu tactiles en Chine, c’est l’habitude entre filles ou entre garçons de se tenir par la main ou par l’épaule. Plusieurs jeunes Chinois m’ont assurée que c’était une pratique plus courante à la campagne qu’en ville. Pourtant, c’est à Canton que je l’ai remarquée pour la première fois et je me souviens en avoir été touchée. Je redescendais la montagne du « Nuage blanc » et j’étais derrière un groupe de trois garçons, trois compères volubiles et heureux d’être ensemble : l’un avait le bras autour de l’épaule de son ami qui tenait par la main le troisième comme pour affirmer que chacun était solidaire de l’autre, une vraie chaîne d’amitié, pas virtuelle pour une fois. Je crois que j’étais avec une amie chinoise à qui j’ai demandé, toujours avide de combler mes ignorances culturelles : « Cela veut dire autre chose ? » et elle m’avait répondu que non, que cela se faisait entre amis…Mais elle trouvait cela amusant elle aussi car elle me précisa que cela n’était plus si fréquent. J’ai eu cependant d’autres occasions de voir cette forme d’intimité et même de la recevoir de façon inattendue. C’était un soir d’hiver et nous allions nous promener avec une de mes collègues, jeune femme très vive et très gaie de trente ans. Elle avait croisé son bras autour du mien, ce qui jusque là ne m’avait pas surprise car j’avais été accoutumée à cette pratique en Hongrie – plus qu’en France à vrai dire. Mais là où elle m’a prise au dépourvu c’est au moment où, pour se réchauffer la main, elle la plongea dans la poche de mon pantalon où j’avais déjà glissé la mienne ! Sans fausse pudeur, elle venait la chercher là où je l’avais égoïstement réfugiée pour s’en servir de petite bouilloire vivante et me sentir complice dans notre lutte mutuelle contre le vent glacé de la nuit. Pendant quelques secondes, j’ai quand-même été traversée par un doute sur ses intentions mais rien par la suite n’a démontré que ce geste avait une autre finalité. J’ai donc reçu la main chaude de Wang comme une nouvelle offrande parmi ces innombrables surprises qui donnent du relief à notre rencontre de l’autre, cet être « de l’ailleurs » qui nous devient familier à mesure que lui-même nous apprivoise…

Pas de bises qui claquent sur les joues donc (et suscitent l’hilarité chez eux) ni d’embrassade, encore moins de longs baisers langoureux entre amoureux mais des gestes autres qui parlent tout autant de présence et de chaleur et s’écartent des rituels sociaux…Et, peu à peu, dans les grandes villes surtout, la sphère personnelle se rapproche, les jeunes couples ont le câlin plus facile et l’on troque l’esthétique d’un Wong Kar Waï[1] où le froissement sensuel de la soie des robes dit le désir, contre un langage corporel plus « occidental » : mondialisation des corps, mondialisation des sens…

Sentir.

Ce qui « saute au nez » quand on voyage dans certains pays, ce sont toutes les odeurs qui s’en dégagent et nous rappelle que l’on est dotés du sens de l’odorat : avouons-le, il est facile de l’oublier en Europe car tout est aseptisé, c’est l’ère des dé-odorants généralisée. En Inde, c’est l’odeur des épices, les corps chauds de cannelle et de garam massala, l’urine relevée aux clous de girofle et à la cardamone, les rues aux effluves animales, vaches sacrées et chiens errants…Au Sénégal, ce sont les oranges qui pourrissent sur la plage et dont l’amertume acidulée se lie au varech, mais aussi l’odeur des chèvres qui se déplacent en petite bande et celle du sable qu’elles foulent et qui s’imprègne de soleil…Et en Chine, il y a l’odeur de sang sur les marchés, l’acharnement presque écoeurante du durian, la suavité des œufs cuisant dans du thé, la récurrence du bouillon de poule ou l’horrible soupe de nouilles déshydratée, ou encore la violence du « tofu qui pue » qui rappelle plutôt un plat de tripes…Beaucoup d’odeurs sont alimentaires tandis que les corps ne diffusent presque rien. Je me suis surprise plus d’une fois à humer l’air pour essayer de capter l’essence olfactive de leur présence mais les résultats étaient quasiment toujours nuls. J’ai beaucoup dormi avec les Chinois : non pas à travers des expériences intimes mais dans les trains ou les bus. Et je n’ai pas pu identifier une odeur spécifique, alors que nous portons parfois l’empreinte de ce que l’on mange. Mais non, je discernais mieux la présence de chats, de chiens ou de coccinelles que celle d’êtres humains. Il est vrai que les Chinois urbains étant des inconditionnels de la douche en général et les ruraux ne rechignant pas non plus à faire preuve d’hygiène, nous uniformisons nos odeurs à celle du savon. Par contre les toilettes publiques ou les installations à la campagne se repèrent de loin. Dans les hutongs de Pékin où les maisons ne sont pas dotées d’installations sanitaires comme dans les recoins des Tulous du Fujian, l’odeur des excréments indique de loin l’itinéraire des toilettes.

Une autre odeur qui me conduisait invariablement à préférer l’apnée était la pollution. A Canton, le climat subtropical la rendait si dense, si concentrée dans toutes les molécules d’humidité, que je traversais des rues entières en me retenant de respirer. Depuis, quand on me dit que Paris ou Barcelone sentent la pollution, j’en viens à sourire. Il faut avoir respiré l’air des grandes mégalopoles asiatiques pour identifier précisément la force de cette odeur et craindre les maux de tête. L’effet a été encore plus radical chez moi puisque je peux dire sans me tromper que mon départ est largement lié à la pollution. Pourquoi se laisser asphyxier par cet azote impur quand existent les montagnes ?…

Pour revenir à l’odeur qui se dégage des corps, je crois me souvenir que même les Tibétains, qui ont la réputation de peu se laver, voire de ne jamais le faire – et en effet, les familles les plus isolées dans la montagne avec qui j’ai partagé plusieurs jours ne m’ont pas prouvé le contraire – même eux donc, ne dégagent aucune odeur désagréable. Je me souviens plutôt de l’odeur de la fumée des braises chez eux, du beurre de yak ou de celle de l’encens des temples. Je m’éclipsais à la rivière pour me débarbouiller quand je bivouaquais chez eux et cela les amusait mais ils ne me proposaient pas d’autres alternatives. J’ai vu par contre dans le Gansu des moines tibétains plonger dans les rivières transformées en réserve d’eau mais il s’agissait plus de jeux aquatiques que de bains à visée hygiénique. Le souvenir de leurs larges étoffes pourpre sur l’herbe d’un beau vert lumineux est par ailleurs l’un des plaisirs visuels les plus purs que je garde de ce voyage dans l’Ouest. Cela détourna si bien mon attention que je ne sais toujours pas si cette réputation tibétaine est fondée ou non. Quoiqu’il en soit, elle n’altère en rien la brillance de leur chevelure de jais et leur beauté altière.

Si cette odeur corporelle attirait autant ma curiosité, c’est que je gardais en mémoire ce passage d’un roman de François Cheng évoquant notre odeur pour un Chinois : « C’est une odeur difficile à définir (que les Occidentaux eux-mêmes ignorent et qu’on ne sent plus pour peu qu’on vive parmi eux), qui tient essentiellement au laitage. Quant à moi, l’odeur du corps occidental liée à celle du lait, loin de m’incommoder, suscitait en moi une sorte de connivence. »[2] La France peut donc se targuer d’être le pays du parfum : elle est avant tout celui du fromage ! Et pourtant nos longs nez ne nous servent plus à sentir notre environnement ni même à accepter qu’il y ait des odeurs. Les corps sont inondés d’effluves fabriqués. J’aime me répéter ce vers de Gherasim Luca : « je hume la chevelure de l’aimée et tout se réinvente » pour espérer que notre rapport au monde, et à l’autre, ne se prive pas du parfum naturel de nos corps vibrants de vie et ne perde pas ainsi une part de sa sensualité.

Ecouter

C´est sans doute le matin, encore flouée par les vapeurs du sommeil, les yeux fermés, que je recevais le mieux l´univers chinois à travers l´ouïe... Et puis je répétais le jeu, comme pour chaque sens, dans mes périples quotidiens ou plus exceptionnels : j´élimine les autres sens et je ne me concentre plus que sur un seul – que se passe t- il ? Quels éléments me semblant nouveaux je reçois à travers ce filtre ? Je me souviens des premiers jours en Chine, à peine installée dans mon appartement, lorsque j’apprivoisais l’espace avec ces bruits qui allaient devenir quotidiens : chaque matin, je me réveillais avec la même surprise d’entendre des musiques que je ne déchiffrais pas. La première à m’intriguer était une mélodie que je connaissais parfaitement mais qui me semblait tout-à-fait incongrue dans ce contexte : c’était « La lettre à Elise ». Pourquoi revenait-elle sans cesse, à peu près aux mêmes heures ? Quand je compris qu’elle s’élevait du camion à poubelles, j’en fus encore plus interloquée. Il me manquait pourtant encore un indice : elle ne se déclenchait que lorsque celui-ci faisait marche arrière ! Cette petite musique avait en effet cette fonction, prévenir le passant de la manœuvre du véhicule ! Cela ne manquait pas de poésie…Dans d’autres quartiers et d’autres villes, le répertoire variait mais était le plus souvent classique et c’est ainsi que les éboueurs participent à leur manière à l’adoucissement des mœurs…Ensuite, il y avait cette voix qui parvenait à mes fenêtres et qui fredonnait toujours le même refrain que mon crible phonétique interprétait par : « Allez, travaillez ! », ce que je trouvais quelque peu cruel dans la brume encore floue du réveil. Deux mois après mon arrivée, quand ma colocataire chinoise prit aussi possession des lieux, elle me livra l’énigme de ces paroles matinales : dans le même style télégraphique que mon imagination avait traduit en injonction, c’était un homme qui passait en vélo et disait « Racheter ! Vieilles télés… » : tout comme à Barcelone vous devez guetter les Pakistanais qui passent pour vendre les bouteilles de gaz Butano, en Chine vous prêtez l’oreille si vous voulez vous débarrasser de vos vieilleries. Car on chine dès le matin et sur deux roues…

Outre ces intrusions sonores amusantes, il y a aussi ces bruits du corps qui choquent parce qu’ils ne sont pas vraiment permis dans notre culture : le crachat, l’éructation et la déglutition de la soupe. Se racler la gorge n’est pourtant pas la preuve d’une indélicatesse mais une habitude hygiénique remontant à plusieurs siècles. Tout comme on se mouche pour se libérer le nez (et d’ailleurs ceci écoeure les Chinois !), eux ont pour rituel de chasser leurs mucosités en crachant. La pratique est pourtant bannie des rues de Hong-Kong où elle est passible d’une amende et a été également mise à rude épreuve pendant l’épidémie du SRAS pour risque de contagion. Mais il est difficile de ravaler sa salive quand on a pris l’habitude de s’en débarrasser et il était courant alors de voir des Chinois aller cracher dans les poubelles ! Le fait de roter, par contre, est plus spontané que guidé par une règle quelconque. Je ne crois pas qu’il ait une valeur de satisfaction après un bon repas comme dans des pays arabes ni qu’il soit le prolongement naturel du rot espéré du bébé. Il n’est simplement pas banni et, de ce fait, pas forcément choquant. Je m’y étais habituée et me trouvai même prise à court de ressources linguistiques quand il se produisait : cet effet sonore me donnait effectivement envie, comme l’éternuement, de dire quelque chose comme « A vos souhaits ! », notamment quand un étudiant en lâchait un sans vergogne en pleine classe. Ce n’est pas spécialement un bruit agréable mais il a quelque chose de drôle, dans sa spontanéité peut-être. Il fallait néanmoins que je prévienne ces chères têtes brunes de s’abstenir de lâcher de telles éructations en France ou au Canada (les destinations qu’ils visaient en apprenant le français) sous peine de passer pour d’affreux goujats…

On mange bruyamment aussi, la soupe en particulier, mais cela s’explique : avec les baguettes et de longues nouilles chinoises, il faut aspirer si l’on veut s’en sortir. D’autre part, il faut faire le tri, à même la bouche, entre la viande et les os et la chair de la crevette et sa carcasse : on recrache la partie indésirable donc. Là encore cet accompagnement sonore n’est pas particulièrement charmant mais il réveillait en moi la tendresse du souvenir de mon grand-père breton, paysan humble et têtu (c’est un pléonasme puisqu’il était breton), quand il avalait bruyamment ses soupes ou bouillons…

Un autre bruit qui résonne encore dans ma tête quand je repense à la Chine bien qu’il ne soit pas propre uniquement à ce pays, mais qui m’a pourtant accompagnée souvent à Canton, c’est celui des averses au rythme plein et soutenu, des heures durant. Elles pouvaient se déclencher à n’importe quel moment mais j’étais particulièrement attentive à leur durée la nuit : il ne cessait de pleuvoir et cela semblait laver toute la ville, libérer le ciel pollué de ses nerfs et ces nuits entières de pluie étaient pour moi les plus belles berceuses orientales.

Goûter.

Et bien entendu dans cette ronde des sens, il y a le goût. S’il arrive en dernier, c’est sans doute parce que c’est le sens auquel on peut le mieux résister, dans le sens où on peut plus facilement refuser de goûter tandis qu’on ne peut guère s’empêcher d’absorber les sons ou les odeurs qui nous entourent. C’est aussi le sens qui barricade le plus les étrangers dans leurs références culturelles en général ; il n’est pas rare d’entendre des gens déclarer qu’ils n’ont rien pu manger durant tout un séjour ou qu’ils regrettent terriblement leurs habitudes culinaires. Personnellement, j’ai mis du temps à m’habituer à engloutir une soupe de pâtes aux légumes, à la viande ou aux arachides en guise de petit déjeuner en voyage et j’ai dû apprendre à me passer de café. J’ai pallié aux sensations physiques de ce manque par une cure de ginseng qui fut régénérante. J’ai aimé le serpent mais n’ai pas goûté au chien, ni au chat, ni à la majeure partie de ce qui se trouve dans les cages devant les restaurants, pour la même raison que je ne mange ni lapin ni cheval en Europe, et très peu de viande en général. Mes papilles ont été mises à rude épreuve un soir à Canton, lors d’une soirée réunissant quelques étrangers et des Chinois, dont un qui s’était mis en tête de nous faire goûter aux mets les plus improbables : becs de canard, tripailles diverses, et beaucoup de plats que je n’identifiais pas vraiment mais dont aucun ne me mettait en appétit. Puis arriva une assiette remplie de pâtes que nous regardions, une amie végétarienne et moi, comme notre ultime chance d’avaler quelque chose pendant ce dîner. En un coup de baguettes j’en attrapais quelques-unes et les portais à ma bouche : ce fut alors le début d’une expérience gastronomique aussi absurde que traumatisante puisque les pâtes tant attendues se révélaient fibreuses et impossibles à déglutir et plus je mastiquais, plus j'avais la sensation d’avoir des fils inextricables qui s’éparpillaient contre mon palais ; je compris donc rapidement qu’il ne s’agissait pas du tout de pâtes mais cette texture me laissa perplexe. S’ensuivit une sorte de lutte pour faire descendre ce truc filamenteux dans ma gorge, en vain, et, malgré la honte d’avoir à recracher je pris le parti d’en faire une petite boule et de le caler entre mes dents pour l’extraire enfin et en être débarrassée. Chose faite – et non sans mal – je demandai ce que c’était que cette « surprenante assiette de fausses pâtes ». Le Chinois me dit d’un air délectable « hmm, c’est succulent, ce sont des boyaux ! ». « Exquis en effet… » soupirais-je en jetant un dernier coup d’œil plein de désarroi à la table où n’apparaissait aucun secours végétal, tandis que mon amie s’étouffait dans un fou rire et une crampe d’estomac…Suite à cet épisode nous avons commandé à notre jeune professeur de chinois une leçon entièrement consacrée aux noms des plats qui dorénavant nous sauveraient la mise : aubergines, champignons, riz cantonais, dim suns aux crevettes, au haricot rouge, au sésame…Il y eût d’autres surprises mais jamais plus de repas entier qui ressemblait au dîner de la famille Adams. Et bien qu’il soit très dur d’être végétarien en Chine (car tout finit par être plongé dans un bouillon de viande), nous avons pu constater lors du dernier voyage qu’il est possible d’échapper au règne carnivore grâce à des gens bien intentionnés.

La nourriture varie beaucoup d’une région à l’autre et le goût est donc soumis à cette diversité : les épices et la viande de mouton ou les galettes de blé dans le Xinjiang n’ont pas grand chose à voir avec la frénésie animale et les plats peu relevés de Canton, qui sont l’antithèse des mets ultra piquants du Sichuan. Par contre on grignote facilement la même chose : des pattes de poulet, des petits bâtonnets de poisson séché ou des graines de tournesol.

Ce qui était assez fascinant à observer, c’était la « mise en scène » de certains plats : un beau plat de viande est souvent garni de quelques pétales de fleurs entourant la tête de l’animal tué (cochon de lait, coq, poulet…). Dans une soupe de poule par exemple, il n’est pas rare non plus de voir remonter à la surface un œil ou une patte…Le rapport à la viande n’a rien d’hypocrite et en cela on peut féliciter le peuple chinois car leurs enfants ne confondront jamais un poisson avec un carré surgelé. Quand on rechigne à faire le tri entre viande et cartilages, un Chinois affirme volontiers aimer plus que tout sucer les os des petits bouts de viande de sa soupe. Il est drôle aussi de recevoir comme argument, lorsque l’on fait la moue face à un dessert de gelée noire « à la carapace de tortue », une phrase du type : « C’est bon pour ton intérieur ». En effet, les aliments sont classés en yin et yang (les aliments froids et chauds) et régulent la température du corps. Cette gelée par exemple était yin, très adaptée au régime des femmes pendant leurs règles notamment. Le chien, c’est yang, c’est pourquoi on en mange l’hiver (en fondue notamment). Comme les « yeux de dragon », ces délicieux petits fruits ronds dont le goût ressemble aux litchis.

Il y a des notions inversées dans notre classification des aliments, les bananes par exemple ne sont pas du tout propices à calmer la faim en Chine, alors que la pomme oui. J’ai le souvenir d’une séance de cours assez frustrante où je tentais vainement de présenter aux étudiants les théories alimentaires des Occidentaux entre calories, protéines, lipides et tutti quanti et de leurs yeux incrédules qui me signifiaient très clairement qu’ils ne voyaient pas du tout de quoi je parlais et qu’ils n’y comprenaient absolument rien. Cependant, si nous ne nous entendions pas toujours sur des affaires de goût ou de diététique, nous nous rejoignions sur un point commun : une passion partagée pour la table et pour les fastueux repas arrosés.

Quant à un goût « à part » mais qui est présent dans l’expérience chinoise – et constitue une épreuve quand on a l’occasion de le tester - c’est l’amertume des remèdes naturels de la médecine chinoise. Plantes, racines, cornes d’antilope…chaque symptôme a bien-sûr sa prescription mais on en passera invariablement par l’authenticité de ce proverbe : « Bon remède a goût amer »…J’ai eu l’occasion de soumettre mon corps à cet incomparable test culturel. Lorsque j’avalais mes décoctions de plantes et de copeaux de bois après avoir eu une étrange et brutale intoxication alimentaire, j’avais l’impression de boire le concentré de tout un sous-bois. C’était tellement amer que tout mon visage se tordait de grimaces, alors que c’était moi qui avais voulu ce traitement traditionnel quand le médecin lui-même voulait me prescrire des antibiotiques. Puisque je refusa, je devais assumer mais ce n’était pas facile, d’autant plus que je suis si rarement malade que lorsque cela m’arrive, je ne suis pas du tout armée contre la douleur et ma seule envie est de me jeter par la fenêtre. Pour supporter l’ingestion de la forêt amère, je repensais aux légendes ancestrales d’huile de foie de morue et trouvai rapidement une solution : j’alternais une gorgée de la potion avec une gorgée d’eau chaude sucrée. Ça passait mieux. Malgré le peu d’attrait du breuvage médical, j’aimais l’idée de le préparer chaque matin en le faisant bouillir pendant quarante-cinq minutes et j’étais persuadée que ce procédé permettait de participer à l’éducation du corps, alors qu’un médicament se dissolvant dans les veines est une intrusion chimique qui n’ouvre aucun dialogue avec soi-même. J’ai guéri rapidement et vite oublié l’âpreté de ces remèdes. Mais comme ce goût provoquait la même réaction chez moi que chez les Chinois qui s’y soumettaient, j’en ai déduit qu’il était peut-être universel de détester l’amertume, tandis qu’il est beaucoup plus culturel d’aimer le fromage, les cuisses de grenouille, la paume d’un gorille ou la « bouche de poisson »…

« Sens dessus dessous » est une expression qui résonne sous ces latitudes, comme des vibrations sinueuses, parcourant notre sang…Il semble naturel que l’adaptation au climat subtropical du sud asiatique s’accompagne d’une immense fatigue durant plusieurs mois. Je crois pour ma part que cela n’est pas seulement une histoire de climat : il s’agit d’accorder tous nos sens au diapason local, de réorienter nos perceptions et, pour répondre à Echenoz, de reconnaître le visage du soleil, s’habituer simplement à le voir sous un autre angle. C’est d’ailleurs plus souvent la lune qui me fascine quand je suis loin, car selon le point du globe où l’on se trouve elle ne se ressemble jamais. On réalise alors qu’on ne l’avait jamais vu couchée ainsi, ni dans cette position dans le ciel et pourtant le spectacle des astres est celui qui nous comble le plus de cette infinie sensation d’universel. Chaque fois que je pars « à l’autre bout du monde », j’ai cette pensée rassurante : « le soleil se lèvera aussi là-bas ». Et tout aussi absurde que cela puisse paraître, ce sont tous ces matins du monde qui donnent l’accord à la musique que l’on partage, à cette relation qui nous reste encore avec le ciel, même si on la dédaigne, même si on l’oublie…

Pour revenir aux frontières plus palpables de nos êtres, je pourrais encore évoquer le mouvement des corps dans les cercles amples du tai chi, ou encore les chorégraphies rythmées qui se déploient sur les places lorsque la nuit enveloppe la ville…Mais ce qui me plaît le plus dans cette découverte sensorielle du monde, c’est de découvrir que ce qui à première vue semble naturel ne l’est pas et que, de la réaction de nos papilles aux musiques quotidiennes et jusqu’à la substance de notre peau, tout est absolument culturel. Réaliser cela, c’est aussi admettre que tout nomade que l’on puisse être, on est pétri de notre culture, moulé de notre terre et qu’il faut surpasser jusqu’à nos stimuli les plus sauvages pour que cède l’émail de tout notre être et que l’on se sente enfin nu face à l’autre.


[1] Voir et revoir In the mood for love ou 2046

[2] François Cheng, Le dit de Tianyi.


Photos : 1/ A l´aéroport de Shanghaï (Nicolas Sabre) ; 2/Mini-jupe et skaï dans les rues de Shanghaï (N.Sabre) ; 3/Tian Bao et son petit cousin (Fujian) ; 4/ Une vendeuse fatiguée, métro de Shanghaï ; 5/père et sa fille dans un jardin à Suzhou ; 6/ cousin de Tian Bao jouant du "violon chinois" (Chong Wu) ; 7/ Alex (amie de Tian Bao) mangeant des nouilles à Shanghaï

La Chine... : le bonheur ?


LE BONHEUR ?

J’étais furieux de n’avoir pas de souliers ; alors j’ai rencontré un homme qui n’avait pas de pieds et je me suis trouvé content de mon sort.

Maxime chinoise

On associe souvent le bonheur en Occident à une quête relativement nouvelle liée à l’expression de l’individu, le « moi » conscient de ses désirs…Loin des valeurs anciennes et trop judéo-chrétiennes exaltant le devoir ou le sacrifice, le bonheur flirte avec l´envie de posséder, de profiter ou d’accéder facilement à des choses qui tapissent les rêves de chacun : l´hédonisme n´est plus philosophique mais un pur produit créé par la société de consommation et de loisirs qui perd de vue l’être au profit de l’avoir. Pourtant, il est si impropre à nous combler sous cette forme, qu’une petite voix nous murmure qu’il faudrait sans-doute le chercher ailleurs…

Le bonheur à la chinoise…

Nous avions parlé du bonheur avec Tian Bao quand il était venu à Barcelone. Il me disait qu’il regrettait cette sorte d’état de grâce dans lequel il percevait ses parents et qui échappait à sa génération. « Ce qui m’inquiète », expliquait-il, « c’est que nous sommes devenus inaptes au bonheur. Nous voulons trop et nous sommes du coup perpétuellement insatisfaits. Quand je pense à mes parents, je me rends compte qu’il sont heureux : ils invitent des amis à la maison et ils rient ensemble, mon père se réjouit pour des choses simples comme aller chercher de l’eau en haut de la montagne. Je ne les entends jamais se plaindre ». Ces commentaires me rappelaient ceux d’une autre collègue chinoise. Invitée dans sa famille, ils m’avaient emmenée assister au fameux spectacle de jets d’eau de la ville (sur une grande place, tous les soirs à 20 heures, la fontaine se transformait en noyau de rencontre et d’ébahissement général avec une chorégraphie colorée de fontaines sur fond musical). Je culpabilisais car je commençais rapidement à m’ennuyer tandis que mon amie me regardait avec un large sourire, puis regardait ses parents…Plus tard, nous étions dans une sorte de fast food occidentalo-chinois où je trouvais la nourriture tristement américaine mais le décor amusant car les chaises étaient des balançoires. La mère de ma collègue se laissait porter par le mouvement joyeusement, tournait sur elle-même : « Je crois que ma maman est vraiment heureuse », me dit-elle de façon enfantine. « Mes parents et mes grands-parents ont vécu durement et maintenant ils sont contents de ce qu’ils ont, même si ce n’est pas beaucoup… ». Le bonheur pour eux ne semblait donc pas être quelque chose en plus mais l’absence de douleur ou de difficulté. Ces gens humbles avaient intériorisé, sans doute sans le savoir, cette notion bouddhiste d’absence de désirs qui entraîne l’absence de besoins et, par conséquent, de souffrance. Voilà un beau raté du communisme athée…

Mais il y a aussi des codes. Ou, plus exactement, des conceptions que l’on formule, selon le contexte. Pour un paysan du nord, le bonheur c’est : « 30 mu (deux hectares) de champs, une vache, une femme et des enfants sur le kàng » (le kàng est le lit traditionnel des fermes où toute la famille dormait ensemble, au-dessus du foyer de braises). Pour un citadin, ce sera plutôt les cinq « zi » : fangzhi, qizi, haizi, piaozi et shezi, c’est-à-dire : une maison, une femme, un enfant, de l’argent, une voiture. Dans la version rurale, mentionner le kàng donne à cette énumération de l’avoir un peu plus d’âme : il y a cette unité, cette chaleur sociale autour de l’espace intime.

Pendant mon voyage, je glanais alors des informations sur la conception du bonheur de chacun. On me mentionnait souvent en riant les fameux « cinq zi », on y ajoutait fréquemment la santé, et parfois un frère ou une sœur pour ceux de la génération de l’enfant unique…La cousine de Tian Bao, jeune mariée de vingt-deux ans, eut cette jolie réponse, enfin liée à l’être : « rester joyeux ». J’avais envie de lui citer Confucius pour qu’elle garde en elle cette humble valeur : « La joie est en tout, il faut savoir l’extraire ». Un soir où nous étions près de la mer à Chong’wu[1] avec Tian Bao et Cath, nous nous posions cette question sans chercher d’autres interlocuteurs que nous-mêmes et restions finalement assez perplexes. Soit que nos aspirations étaient finalement loin des choix immédiats que nous avions fait, soit que la question creusait au fond de nous-mêmes des contradictions que nous ne savions résoudre. Catherine rêvait d’un jardin à cultiver à la campagne et pensait à l’installation paradoxale qui l’attendait au cœur d’une mégalopole chinoise…Tian Bao savait aussi que ses désirs devraient trouver un terrain commun avec les vœux de ses parents ou de son entourage car s’affranchir de l’accord et du regard de l’autre est un acte courageux mais qui, inconsciemment, va à contresens d´une certaine paix intérieure – le bonheur individuel ne pouvant faire l´économie du bonheur « collectif ». Or, s’il désire devenir père, le mariage n´a pas vraiment de sens pour lui, ce qui se pose d’ores et déjà comme une pomme de discorde potentielle avec sa famille…Ou, plus probablement, avec lui-même car il se pliera sans doute à la coutume mais en ayant plus qu’un autre la conscience de la distance qui oppose son être à sa culture. J’ai écrit quelques lignes le soir de cette conversation en posant cette question « le bonheur pour moi ?… », et on sent que la mine de mon crayon est restée longtemps suspendue au-dessus de mon carnet…Je m’efforce à continuer cependant et on lit « que la vie ait un sens (nord, sud, est, ouest ?), une densité, aimer… ».

Je crois en effet que nous coïncidions tous les trois sur ce verbe. Et c’est sans-doute ce qui nous semblait encore le plus accessible car le reste ressemblait plutôt à un panier rempli de fruits verts. Trouver un sens à ce que l’on vit est certainement, qui plus est, l’œuvre de toute une vie.

Les âges de la vie et le « devoir » social implicite.

Plus d´une fois lors de mes conversations avec des amis ou des rencontres chinoises, j´ai compris que pour être en phase avec les autres, il était important d’écarter de soi toute forme de marginalité et on s´en référait parfois aux « âges de la vie », balises portées par la conscience collective, déterminant une sorte de synchronisation obligatoire pour faire partie de l’orchestre social.

Une amie chinoise me fit un jour ce tableau générationnel :

« 20 ans, c’est l’âge d’apprendre,

30 ans, l’âge de fonder une famille,

40 ans, l’âge de tout savoir (pour un homme),

50 ans, l’âge de connaître la volonté de Dieu. »

Je ne dis rien pour les 40 ans peu paritaires mais elle donna une autre précision pour les filles que je ne connaissais que trop bien pour l´avoir observée de près : pour elles, l’âge critique, c’était 25 ans. Même si cela devient une réalité écrasante, ne pas être mariée au-delà de cet âge est une tare. Du coup, les parents sont beaucoup plus souples quand l’âge fatidique approche et encouragent leur fille à sortir fréquemment pour lancer l´hameçon autour d´elles et laisser mordre le futur gendre. La période devient donc assez stressante : c’est l’âge de forcer le destin. Tomber amoureuse ou, plus exactement, trouver un bon parti. Et ne pas se ronger les sangs de son choix par la suite…Pour résoudre ces problèmes existentiels, ou alors parce que l’esprit pragmatique est finalement le plus caractéristique des façons de penser en Chine, certaines jeunes femmes m’ont clairement dit que l’amour était secondaire. L’essentiel est de trouver le pilier solide sur lequel reposera la sécurité du foyer et on s’attache plus à voir en l’homme choisi le futur père (responsable, sérieux, protecteur) que l’amant, le complice, le compagnon. Toutes ces confessions semblent donner raison à ce proverbe tranchant, si prompt malheureusement à renforcer mes convictions : « Le mariage est le tombeau de la romance ».

Le bonheur dans tout cela donc ? Etre dans la norme avant tout, posséder…Le conflit des valeurs entre les générations laisse un certain vide face à cette quête mais se poser la question du bonheur c’est déjà y avoir un certain accès, c’est meubler le silence dans lequel se mure le jeune homme du Chemin de fer de l’espoir quand le journaliste lui pose cette « colle » : trop absorbé par la seule réalité qui l’entoure, aller gagner quelques sous en ramassant du coton dans le Xinjiang pour oublier la misère du Sichuan, il détourne le regard de la caméra et rive ses yeux tristes vers l’étendue stérile du paysage…Qu’est-ce que le bonheur quand on n’a rien ?


[1] « village » au sud du Fujian.


Photos : 1/bébé curieux dans le tulou du Fujian ; 2/ chez le frère de Tian Bao, avec son fils et sa femme et Cath ; 3/ Enfants du tulou, en ballade (Fujian).

samedi 18 octobre 2008

La Chine...: Le lien social

LE LIEN SOCIAL


Etre humain, c’est aimer les hommes

Etre sage, c’est les connaître.

Confucius


Être en groupe, être seul…

« Nous les Chinois, nous avons, comment dire…l’esprit moutonnier», me dit poétiquement un jour une collègue chinoise qui m’avait invitée à passer le week-end dans sa famille. Nous étions en train de grimper la montagne bouddhiste « Dinghu » près de Zhàoginq (Guangdong) et elle semblait impressionnée par mes entreprises de voyages solitaires, mes prises de décision sans en référer à personne. Elle définissait ainsi un trait de caractère de ses compatriotes qui lui paraissait prédominant. Il y a le cercle de la famille, le cercle des amis et le cercle social, plus général, mais qui pose des modèles qui fonctionnent comme des balises et qu’il ne faut pas perdre de vue. Les relations sont fondamentales. Choisir de faire quelque chose en s’en passant paraît louche. Il y a certainement des Chinois solitaires. Je ne me souviens pas en avoir rencontré. En général, eux-mêmes reconnaissent l’être peu, ne voyant pas l’intérêt d’être seul. Combien de fois, en voyage, j’attrapais au vol cette question « Yi ge rén ? »[1], le regard inquiet autour de moi, espérant traquer l’ombre de quelqu’un qui m’accompagnerait malgré tout…Oui oui, « une seule personne ». Mais pourquoi ? ? ? Difficile de leur expliquer dans mon chinois précaire ma vision des voyages solitaires…Cette solitude finalement si sociable, quand d’elle naît tellement plus de rencontres que lorsque je voyage accompagnée, autrement plus présente également à ce qui m’entoure, ce que j’observe, ce qui m’intrigue. Sans protection pour aborder le monde et autrui en me cachant derrière le soutien complice d’un compère avec qui je pourrais avoir en partage la langue, les pensées et la façon de vivre ce voyage. J’ai vécu de très beaux voyages avec des personnes qui me sont chères et je sais cette expérience belle autant que rassurante. Mais sur les routes en solitaire s’invite comme nulle autre pareille une grande muse du voyage : le hasard. Tous les chemins peuvent bifurquer, à tout moment. L’espace, comme le temps, est ouvert, perméable à l’inconnu…Etant donné que je ne prévois jamais vraiment de plan avant de partir, guidée seulement par des envies et la curiosité, cette flexibilité est idéale. Il n’est certes pas toujours facile de voyager seule - en particulier quand on est née fille - mais il n’y a rien de plus exaltant lorsque ce même hasard vous conduit au plus profond et au plus précieux des itinéraires imprévus. Sans barrière ni bulle aucunes, jonglant avec ce que l’on nous a transmis de bon sens et de prudence mais également avec beaucoup d’intuition, c’est un rapport vif et sans détour au monde, une présence à l’autre pleine. Mais tout ceci, je ne savais pas l’exprimer à mes interlocuteurs sceptiques par rapport à la démarche solitaire et je me contentais en général de leur répondre : « Parce que ça me plaît » ou « pour vous rencontrer », ou encore, plus ironique sur leur façon spontanée d’aborder les Occidentaux sans crier gare : « pour être absolument disponible quand vous avez envie de pratiquer votre anglais avec moi ». Je gagnais des points, ils riaient et j’étais invitée chez eux, postée sur un petit tabouret de plastique entre le père et la grand-mère à manger des petits poissons frits ou dans une maison lointaine et tibétaine, dans une atmosphère de conte. C’était le piège le plus courant qu’ils tendaient à ma route solitaire et qui portait si souvent le voyage à son comble.

Pourtant, cette solitude, qui se forgeait en moi en me donnant une sensation de force intérieure inébranlable, a un aspect précaire pour les Chinois. Le système des relations est au cœur de la société chinoise et s’en passer, même momentanément, est une aberration. À un regard étranger, cela peut presque donner l’impression que de ces réseaux intrinsèques dépend la survie de chaque membre d’une communauté. Cette notion de « guanxi » (« relations ») permet de surmonter les difficultés passagères mais a un rôle primordial également dans le tissu social lorsqu’il s’agit de prendre des décisions, conclure des accords ou des négociations. Je pense que c’est cette même force du groupe et des relations ténues qui mène les Occidentaux à considérer la communauté chinoise comme l’une des plus fermées voire hermétiques lorsqu’ils sont exposés à cette vaste diaspora exilée sur leur territoire. Combien de légendes entend t-on sur les « mafias chinoises » ou le taux de mortalité étrangement bas dans le quartier chinois de Paris (les papiers des « morts » serviraient ainsi à faire venir illégalement d’autres membres de la famille…), sans compter sur cette réputation indéfectible de « rester entre eux » ? Quand les Occidentaux parlent des « Chinois » on peut parfois avoir l’impression qu’on pourrait transposer le discours en remplaçant cette dénomination par « colonies de fourmis » : même organisation sociale, même ténacité au travail, même impression de nombre infini…

Avant de livrer des bribes de ce que j’ai pu percevoir de ce lien social, il fallait revenir sur cette notion de « groupe versus individu », de cet étrange rapport à la solitude (étrange à mes yeux étrangers car la loi de l’enfant unique ne fait que crier la contradiction de ce fait). Il s’agit d’interroger alors ce qui reste ou perdure de ce lien dans une société qui adopte de plus en plus de modèles individualistes.

Les parcs, ou le foyer du qi.

Il n’y a pas de café en Chine où s’asseoir, lire, converser avec des amis ou des inconnus. Pas de café ni de terrasse de café donc, pour voir les gens passer et paresser. Les groupes se réunissent pour manger dans les restaurants ou dans les maisons de thé pour partager cette belle « cérémonie » ou siroter les meilleurs breuvages, tout en jouant éventuellement.

Mais ce qui représente à mes yeux le meilleur endroit pour sentir les gens « entre eux », dans une belle fusion sociale, ce sont les parcs. Ils sont généralement les poumons des villes, à tous les points de vue : ils permettent d’oublier un peu la pollution dense et la rumeur omniprésente de la circulation, et ils développent le « qi » de chacun. Entendez par « Qi » le souffle. L’expression « Un bon qi passe entre nous » signifie que les gens s’entendent bien, que leur relation est fluide. Comment se manifeste ce souffle dans les parcs ? Nombre d’activités le font circuler : outre celles qui reprennent au sein même de leur appellation cette notion (comme le « tai qi »[2] ou le « qi kong ») et nous laissent admirer des hommes ou femmes dessiner des mouvements harmonieux tout en lenteur, on rencontre également beaucoup de groupes qui se réunissent pour danser, chanter – des morceaux traditionnels ou de l’opéra -, jouer de la musique, ou encore faire des parties de tennis de table ou de badminton. Il y a aussi un autre jeu dont j’ai oublié le nom qui consiste à former un groupe en cercle et à se passer un volant à plumes avec les pieds sans que celui-ci ne tombe sur le sol. Les enfants admirent souvent les poissons rouges des bassins, apportent un cerf-volant ou entraînent leurs parents dans un tour de barque ou de pédalo sur le lac. Il y a aussi ceux qui viennent promener leur oiseau, accrochant la cage à la branche d’un arbre et le laissant sortir tout en le comparant avec ceux de leurs amis. J’ai vu également des hommes pratiquer la calligraphie avec des pinceaux de mousse qu’ils trempaient dans de l’eau. Ils écrivaient sur le sol un poème éphémère et comparaient leur technique, leur tracé, la dextérité du geste. Je n’y comprenais goutte mais adorais les observer. On croise aussi les joueurs de ma-jong, même si ceux-ci se retrouvent plus volontiers le soir, dans les maisons ou les petits restaurants de quartier, ou encore les lieux dédiés uniquement à ce jeu. Le bruit du brassage des pions, après chaque partie, m’a accompagnée de nombreuses nuits et me plaisait autant que le bruit de la pluie.

Quant aux activités qui ne recourent pas au groupe, il y a ceux qui courent, ceux qui marchent à l’envers (bon pour l’équilibre) et ceux qui font des mouvements de gym avec de la musique à plein tubes, absolument désinhibés et sans complexe. A Urumqi, la capitale ouïghoure du Xinjiang (la région la plus au nord-ouest qui était autrefois le Turkestan oriental), j’ai été intriguée par des petites tentes parsemées à travers le parc, devant lesquelles les familles pique-niquaient ou se reposaient.

Le parc est l’un des premiers lieux où je vais quand j’arrive dans une ville chinoise. Et l’impression la plus forte que je garde de toutes ces promenades est celle d’une bonne humeur, voire d’une forme d’allégresse de tous ceux qui y sont et partagent un moment d’humanité. J’admirais le naturel de chacun et peu à peu je me suis intégrée à ce paysage, y venant également pour y faire quelques mouvements de yoga ou alors pour apprendre à me servir d’un tour de poterie car c’était aussi l’une des multiples ressources de ce lieu incomparable.

Sur les places.

Autre alternative aux parcs en matière de lien social, ce sont les places. Elles sont souvent le théâtre de réunions de personnes qui viennent là pour danser. Je n’ai jamais su comment cela s’organisait. Chaque soir, il y avait un magnéto avec des baffles postés dans un coin et des couples de danseurs qui se formaient pour un tango, une valse ou un cha-cha-cha. Tian Bao ironisait en disant que c’étaient « les danses occidentales à la sauce chinoise » (« comme tout, ajoutait-il, le bouddhisme par exemple, sinisé et adapté aux mœurs locales »). Nous étions aussi impressionnés par les chorégraphies. Tout cela se déroule dans ce que l’on peut appeler une atmosphère « bon enfant ». Plus loin il y a des bambins venus essayer leurs rollers. Et quand il y a une fontaine…alors il y a des chances que la municipalité ait investi dans des « sons et lumières » orchestrant un concert de jets d’eau, devant lequel s’agglutine une foule de badauds admiratifs. En général, il y a non loin de là quelques stands vendant des boissons et d’étranges « amuse-gueule » (pattes de poulet, brochettes de petites boulettes de poisson à la sauce piquante, haricots velus glacés et autres curiosités) et c’est à ce moment-là, quand la nuit commence à unir les âmes, que l’on se dit qu’il y a un certain « savoir-vivre ensemble » en Chine…

Un thé dans la rue…

Un autre détail découvert l’été dernier et qui m’a paru digne d’incarner ce « lien social » est celui du thé. Pas seulement celui qui se boit entre amis en suivant un rituel très codé et harmonieux (verser de l’eau chaude dans les coupelles microscopiques puis en renverser le contenu sur le plateau de bois pour les rincer, doser l’infusion juste, puis servir et déguster le breuvage en de multiples prises) mais ce « thé de la rue » découvert à Shanting, la ville natale de Tian Bao. Il s’agit d’une sorte de jarre, accrochée à un arbre ou à un poteau que les bonnes âmes remplissent de thé pour les passants souhaitant se désaltérer. En général ce sont les commerçants qui tiennent les boutiques en face qui fournissent l’eau chaude ou le thé (car les deux existent) et dans cette ville entourée de montagnes et de sources excellentes, cette offrande est un trésor.

Cette sociabilité est rassurante face aux interrogations que soulevaient le poids du nombre et la relative indifférence du gouvernement quand un drame affecte la vie individuelle. Il y a un plaisir à être ensemble qui est porté par tous ces moments de vie et le mouvement incessant d’une animation pleine. Le choc du retour après un long séjour en Chine, c’est aussi ce silence dans nos petites villes le soir, l’absence de circulation, tous ces lieux qui dorment…Pendant que ce comas plonge les concitoyens dans la torpeur, que nos serrures se cadenassent et que nos peurs dérivent dans des délires d’insécurité, les villes chinoises s’agitent et rient, dansent, s’éparpillent et se rejoignent, vivent, vivent et vivent encore…


[1] “Une seule personne ?”

[2] On l´écrit le plus souvent « Taï chi » ou « Taï chi chuan » en France.


Photos : 1/ Enfants nourissant les oiseaux sur la place du peuple à Shanghaï ; 2/ L´aide aux devoirs (belle soeur de Tian Bao et le fils d´amis) à Shanting ; 3/ Catherine et Gao Ming Ming dans une maison de thés à Hangzhou ; 4/ Séance de Taï qi à Shanghaï (photo de Nicolas Sabre).

mardi 27 mai 2008

La Chine des rails...: la famille


LA FAMILLE,
DU CULTE DES ANCÊTRES AU SACRE DE L’ENFANT

Autrui, on l’observe d’après soi-même ;
les familles, d’après sa famille ;
les villages, d’après son village ;
les Etats, d’après son Etat ;
le monde, d’après ce monde ;
Comment puis-je savoir comment va le monde ?

Lao Tseu, Tao tö king

Familles.

Jusqu’à présent, il y a deux pays où, en citant le titre de Catherine Cusset, La haine de la famille j’ai senti que l’on me lançait un regard noir en appréhendant la justification que j’allais donner à l’ignoble écrivain française qui avait eu l’audace de signer un tel livre : l’Espagne et la Chine. Je dois ajouter que, sans risque de me tromper, je pourrais ajouter la Hongrie mais à l’époque où j’y vivais, je n’avais pas lu ce roman et, du reste, je m’étais adaptée au mode de conversation plus consensuel, et j’évitais tout sujet qui fâche, car le simple fait d’être française n’était déjà pas un atout dans ce pays, alors le goût du débat si propre à mon peuple, je l’étouffais dans l’œuf…
Nous sommes des enfants ingrats, arrogants Français à l’esprit contestataire, qui osons toucher aux sacro-saints auteurs de nos jours ou à nos frères…Et ingrats nous le sommes en effet, quand je pense à toutes ces jeunes femmes qui peuplent leurs rêves de maternité et d’enfants aux joues roses quand ces mêmes poupons, en grandissant, prendront leurs géniteurs pour cibles et principaux ennemis ! Toute la psychologie occidentale s’est développée autour de ce complexe d’Œdipe non résolu et l’on va fréquemment chez ce médecin de l’âme pour résoudre « le problème avec le père », ou celui « avec la mère »…En tout cas c’est souvent la base, même si on explore ensuite d’autres pistes. Comme si on ne pouvait pas laisser tranquilles ces nobles personnes qui ont rêvé de nous, ont trimé pour supporter pleurs et caprices et ont fait des insomnies pour nos bobos et la manière de nous rendre heureux…Mais on a heureusement des spécialistes et des théories éducatives pour savoir que la rébellion est généralement momentanée et saine, la critique constructive et on peut même se réfugier sous des noms génériques comme « l’âge bête » dans le but finalement de se rassurer sur la nature de ce cadeau empoisonné…
Malgré la force que garde la famille quoi qu’il en soit dans notre Hexagone agité, nous sommes capables de l’accuser de bien des maux et c’est justement ce qui révolte ces pays où elle reste une valeur presque intouchable. Celle que l’on « reçoit » par la suite (la belle-famille) n’a pas les mêmes lettres de noblesse et on se rejoint souvent sur les blagues la tournant en dérision…Mais comment oser critiquer ses ascendants dans un pays qui pratique le culte des ancêtres ? Je n’ai aucune théorie sur les familles chinoises, mais j’ai quelques exemples et des faits. Je ne m’attarderai pas sur ce que les projecteurs internationaux braquent déjà : le droit de n’avoir qu’un seul enfant, à moins de payer très cher pour un deuxième, luxe que se permettent quelques familles fortunées. Le cadet est aussi autorisé quand on appartient à une minorité ; à la campagne, on compte souvent des fratries plus grandes encore car il y a un besoin de main d’œuvre dans les champs mais ce sont alors des enfants clandestins. Il convient aussi de préciser que certaines minorités ne jouissent pas de ce droit, notamment les Huis (minorité musulmane) car ils sont nombreux et ne sont donc pas considérés en danger d’extinction…
A la question posée par le journaliste dans Le chemin de fer de l’espoir, « Qu’est-ce que le bonheur selon vous ? », la majeure partie des personnes interrogées répondaient : « Compter trois générations de notre famille vivantes ». La première question que je me pose quand j’entends cette parole qui me touche pourtant est : « Est-ce que j’aurais pu répondre cela ? ». « Et mes compatriotes ? » : eux je ne sais pas mais peut-être car c’est vrai que j’ai grandi avec des amis qui voyaient régulièrement leurs grands parents tandis que moi et mes frères, outre la distance géographique qui nous en séparaient de leur vivant, nous avons été assez vite orphelins de grands-parents. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, décédé du tétanos quand ma mère n’avait que vingt-deux ans (plus d’une dizaine d’années avant notre naissance donc) et je ne devais avoir que sept ou huit ans quand mes grand-mères se sont éteintes. Je me souviens l’impression que cela m’avait laissée : ma grand-mère maternelle avait succombé après être tombée et s’être cassé le fémur. Je me demandais ce que c’était que cet os et en quoi il pouvait fragiliser à ce point la vie…Nous avions passé quelques vacances dans la ferme familiale près de Cholet mais je ne gardais alors en mémoire qu’une ballade lente dans un jardin avec cette grand-mère si sereine et noble…Quand la mère de mon père est morte, nous étions en visite chez des amis qui, si mes souvenirs sont bons, avaient quatre garçons insupportables. Nous avions dû interrompre nos chahuts car mon père avait reçu la nouvelle par téléphone et nous étions rentrés plus tôt. A l’arrière de la voiture, j’observais le profil de mon père, silencieux et sombre et je comprenais à travers ce mutisme – dans lequel nous étions du coup tous plongés – la douleur de la perte. Le voyage qui avait suivi en Bretagne pour la cérémonie funéraire me laisse plusieurs souvenirs très contradictoires : mon grand-père, dans sa cuisine avec un journal et une expression à la fois bourrue et très contenue de tristesse, puis la chambre et le lit dans lequel reposait ma grand-mère défunte que nous allions tour à tour embrasser. Cette tradition m’avait beaucoup marquée mais le corps froid ne m’avait pas fait le même effet que celui d’une tante très proche et très aimée décédée plusieurs années après. Ensuite il y avait eu la surprise, dans le cimetière, de découvrir des cousins punks, dont un qui pleurait comme une madeleine, et une tante très gentille et élégante dont j’avais senti toute la tendresse, et que nous connaissions très peu car elle devait déjà être divorcée de mon oncle. Beaucoup plus tard, mon grand-père – qui avait pourtant clamé un jour de Toussaint devant ses fils « je vous enterrerai tous ! » - s’est éteint à l’âge de quatre-vingt-dix ans, et j’ai le souvenir étrange de ne pas l’avoir su immédiatement (j’habitais à l’époque soit à Valencia soit à Budapest). Comme c’était l’année où je n’assistais même pas au mariage de mon frère (ça aurait pu être une prise de position puisque je trouvais cette décision incongrue mais ce n’était en réalité qu’une question pratique car je venais juste d’arriver en Hongrie), il y avait peut-être dans l’air à ce moment-ci une certaine dissolution des liens familiaux ! En tout état de cause, toutes ces réminiscences me conduisent à croire que je n’aurais pas eu la même réponse que tous ces Chinois sur la définition du bonheur. D’autant plus que lorsque j’ai appris le décès de mon grand-père, je me suis rappelée ce qu’il répétait si souvent, non sans humour : « Ah ! comme j’aimerais que Dieu vienne me chercher, j’en ai marre de vivre ! », et j’ai souri en me disant que si son désir avait enfin été écouté, cette mort n’avait aucune raison d’être triste… Mais bizarrement, l’année du décès de mon grand-père coïncide aussi avec celle où une nouvelle génération a vu le jour au sein de notre famille avec la naissance du fils de mon frère…L’équilibre du trois s’est donc maintenu, envers et contre toute l’importance psychologique qu’on lui accorde.
Dans ma tentative de regarder à la loupe les différents phénomènes qui traversent la société chinoise et la nôtre, je ne prétends pas pour autant arriver à des conclusions - sur ce qu’est une famille chinoise par exemple - mais je peux témoigner de ce qui m’a le plus étonnée et des réflexions dans lesquelles elle m’a plongée, à travers son fonctionnement mais aussi les liens très forts qu’elle tisse avec chacun de ses membres. Je me souviendrai longtemps de ce bus matinal que nous devions prendre avec Tian Bao et Catherine et de nos têtes surprises, à nous occidentales émancipées jeunes, lorsque nous avons vu les parents de notre ami venus nous dire au-revoir à la gare. Un geste anodin pour eux…en voyageuses aguerries, sans secours local, toutes les béquilles familiales et l’investissement dont les proches de Tian Bao ont fait preuve pour nous rendre nos expéditions agréables et confortables nous ont paru immanquablement exotiques. Pour sillonner le Fujian, nous avons pris différents bus et trains : à chaque changement ou arrêt, il y avait un membre de la famille averti qui nous attendait et qui nous avait déjà réservé le prochain billet ou qui avait pris le temps de glaner des informations qui nous seraient utiles. Tous nous ont accueillis chez eux et ont délaissé leur chambre ou leur lit s’il le fallait, en allant dormir chez des amis ou en s’accommodant de peu : la générosité des familles chinoises est donc de celle qui peut mettre mal à l’aise car on devient l’hôte – roi et il est difficile de leur rendre la pareille. Il y a peu de chance en effet de les voir arriver un jour sous notre toit tant il est compliqué et cher pour un Chinois de voyager en Europe et, sur place, nos modestes cadeaux paraissaient bien maigres au vu de la reconnaissance que nous leur devions. Nous avons improvisé un soir un repas franco - espagnol de remerciement chez le frère de Tian Bao, après avoir beaucoup insisté pour qu’ils l’acceptent, et finalement les parents, la tante et la cousine qui nous avaient rejoint pour l’occasion s’en sont régalés : la tortilla concoctée tant bien que mal dans le wok remporta notamment un franc succès et il nous parut évident alors que de simples cadeaux visant le ventre étaient les plus appréciés. Nous avons aussi été particulièrement impressionnées, lors de ce dernier voyage, par l’effort que tous ont fait pour nous offrir des plats végétariens, tenant compte du fait que Catherine ne mangeait pas de viande. Nous n’en revenions pas car les Chinois sont tellement carnivores que cela nous semblait inconcevable qu’ils puissent préparer des menus entiers à base de légumes, de riz, de tofu…En général, les Chinois mangent végétarien une seule fois dans l’année, le premier jour, et tous ne respectent pas cette tradition (qui assure une bonne santé pour l’année qui commence). De plus, nous étions habituées à ces drôles de restaurants végétariens, notamment ceux des temples, qui donnent des noms de viande ou de poisson à tous leurs plats « pour que cela rappelle quelque chose » aux clients et ne les déboussolent pas trop. Vous commandez ainsi des champignons sautés aux épices qui s’appellent « tripes de porc à la sauce piquante », du tofu surnommé « poulet » et autre incongruité. La famille de notre précieux ami était donc prête à se plier à l’excentricité alimentaire de ses invités afin de les recevoir au mieux : je n’ai jamais vu de si bon accueil, même en Occident, car les végétariens sont souvent considérés comme pénibles et « n’ont qu’à trier dans le plat » (ce que mon amie était habituée à faire et ce qui ne la dérangeait d’ailleurs pas). Quand on sait que manger a une importance fondamentale pour les Chinois – ainsi dit-on « Ni chi le ma ? »
[1] pour demander « Comment tu vas ? » - le fait que notre estomac ait été le premier objet d’attention de tous nos hôtes est une belle preuve d’altruisme.
C’est d’ailleurs toujours assez amusant de manger avec une famille chinoise car dès que vous relevez les baguettes, vous entendez immédiatement « Chi chi !»
[2], et ils n’oublient jamais non plus de resservir votre petit verre de bière ou votre coupelle de thé en ajoutant « He he !»[3]. Il m’est arrivé aussi de devoir accepter avec un sourire tordu les meilleurs morceaux de viande que me mettait une attentive mère de famille dans mon bol alors que c’étaient justement tous ceux que j’avais discrètement évités d’attraper : os, peau, gras, viscères…Si la nourriture est une des premières choses que les Chinois vous offrent, ils ne négligent pas d’autres biens précieux : ouvrir la porte de leur maison, si modeste soit-elle, et partager leur temps. Nous qui « courons » et enchaînons souvent les activités comme des perles qui s’entrechoquent, nous avons de quoi être surpris quand notre simple présence, souvent imprévue, a le pouvoir de faire bifurquer le déroulement de leur quotidien. La cousine adoptive de Tian Bao a ainsi pris quelques jours de congé dans le rythme pourtant diabolique qui la lie à son travail (qui ne lui laisse pas un seul jour de répit dans la semaine et lui accorde uniquement les jours fériés dans l’année) pour nous accompagner dans le tulou où elle avait vécu. Elle se délectait elle aussi de ce « temps retrouvé » au milieu des siens, ce retour aux sources et à sa vie passée qui permettait également à son fils de sortir de sa routine urbaine et solitaire…Mais cette disponibilité envers son cousin et ses drôles d’amies françaises était sans conteste un cadeau sans prix.
La famille de mon ami hakka, qui s’est rapidement transformée en une sorte de vivier incroyable dans lequel puiser mille découvertes, est d’ailleurs à plus d’un titre assez exceptionnelle et insolite : ses parents avaient déjà trois enfants quand la loi de l’enfant unique est entrée en vigueur. Cela ne les a pas empêché d’avoir envie d’un quatrième et de le faire, en détournant les règles sociales jusqu’au point de le déclarer né…deux ans avant ! Outre l’effort que cela lui coûte pour se rappeler sa « fausse date de naissance », ce subterfuge a conduit notre compagnon (car le quatrième en question n’est autre que le bien-nommé « Trésor du ciel »
[4]) à assumer tout son développement (éducatif notamment) avec deux ans d’avance. Il en sourit en nous confiant qu’il n’était pas le seul sur les rangs de l’école à être « le plus petit », ce qui laisse deviner une révolution en silence de plusieurs parents chinois…Cette courageuse transgression ne les a pas non plus fait reculer devant l’idée d’adopter, quelques années plus tard, une petite fille de la montagne pour lui permettre de recevoir de meilleures conditions de vie et d’éducation. Cependant cette idée était restée au stade d’envie et n’avait pas pu se concrétiser pour des raisons que nous n’avons pas comprises. Quant à sa cousine – qu’il appelait ainsi à cause de son âge proche du sien car en réalité c’était plutôt sa « tante » puisque la sœur adoptive de son oncle, elle avait été adoptée pour ces mêmes raisons, avec peut-être une autre intention : celle d’élever ensemble des membres de la famille de sexe opposé et qui pourront éventuellement se marier, sans que cela soit incestueux. Cette étonnante pratique pour un regard occidental n’est pas sans rappeler la légende ancienne de Fuxi et Nügua, deux figures mythiques, frère et sœur autant que conjoints et qui seraient à l’origine de la race chinoise. Pour l’aspect pratique de l’adoption, que l’on sait si compliqué et long chez nous, Tian Bao nous soutenait qu’il ne reposait souvent que sur la base d’un accord entre les deux familles, sans plus de complications administratives. Sœur « adoptive » de mon petit frère coréen (peut-on d’ailleurs le dire dans ce sens là ?), ce « chemin raccourci » m’a laissée particulièrement perplexe. Mais ceci n’était qu’un début et dans ce jeu des mille familles chinoises, je n´allais pas de sitôt être rassasiée de surprises.

La famille, au niveau émotionnel, est véritablement le noyau, le cœur de la problématique d’une existence affective, entre celle à laquelle on appartient et à laquelle on reste fidèle et celle à construire, les deux étant intimement liées. Notre ami nous a confié ses préoccupations face à ses aspirations, plus tournées vers le voyage, et celles de ses parents, ancrées dans une réalité plus pragmatique, mentionnant l’intérêt et l’avantage d’avoir des enfants qui n’aient pas un âge trop éloigné de ceux de leurs cousins, orchestrant ainsi un bonheur conjointement à la synchronisation impossible des destins. Les jeunes Chinois, à travers les multiples discussions que j’ai eues avec eux sur ce thème, m’ont donné cette impression très forte qu’ils étaient tellement incapables d’ignorer la position et les volontés de leurs parents qu’ils les intériorisaient au point d’être convaincus qu’il n’y avait pas d’autre voie possible. Bien que désirant parfois d’autres modèles, ils se conforment en général à celui que les générations antérieures ont forgé. La rébellion n’a pas lieu d’être, la voix des aînés est celle des justes…La culture chinoise reste donc encore très imprégnée par cette conception ancestrale du bonheur liée à la famille. Réduire la fertilité des hommes et des femmes ne fait qu’exacerber tous les désirs, désormais focalisés sur un seul centre d’attention, l’enfant unique.

L’enfant et le couple.

J’arrive là à un sujet qui a brûlé ma curiosité plus que tout autre pendant mon dernier séjour en Chine. On disserte beaucoup sur la question de l’enfant unique et c’est vrai que ce contrôle des naissances engendre à plus d’un titre de vraies interrogations à propos de l’éducation mais aussi de la formation de la nouvelle société chinoise. Ajoutée à la préférence de descendants masculins, cette orchestration démographique aura des conséquences particulières sur l’équilibre du pays puisque ce despotisme gouvernemental conduit déjà à un nombre inégal de filles et de garçons. Au-delà de l’obligation de se limiter à un enfant, il faudra donc également s’exposer au risque de ne plus trouver de partenaire. Que réserve un tel sort à sa population : l’exode, la dépression ou de nouveaux schémas familiaux ? Les Chinois importeront-ils la psychanalyse occidentale pour pallier le désarroi existentiel qui guette leurs consciences comme ils importent nos médicaments pour soigner leurs maux ?
Ce thème a beau faire couler de l’encre, ce dont on parle moins par contre et qui me semble pourtant passionnant dans le domaine des mœurs familiales, c’est ce qui se passe dans le périmètre plus intime de la maison. En particulier, l’habitude de dormir avec son enfant. J’ai habité pendant un an avec une amie chinoise sans qu’elle n’aborde une seule fois la question et pour cause : pour eux ce doit être aussi naturel que d’apprendre à lacer ses chaussures ou de manger avec des baguettes. J’aurais pourtant pu percevoir des signes de cette coutume à plusieurs reprises mais le contexte m’a brouillé les pistes : pendant mes premiers jours en Chine, j’étais hébergée par une collègue chinoise qui avait deux enfants de quatre et deux ans. Elle m’avait laissé leur chambre et elle dormait avec eux. Certes il n’y avait qu’un lit simple dans cette pièce alors qu’il y avait deux enfants mais la simple existence de cette chambre garantissait inconsciemment un schéma connu, normal. Plus tard, ma colocataire m’a invitée dans sa famille à Shenzen et, comme il n’y avait qu’un lit dans la chambre qu’elle me laissait, elle est allée dormir avec sa mère et sa sœur dans une autre chambre. Il n’y avait là aussi qu’un lit assez petit, et je me souviens avoir été gênée par cet aménagement en mon honneur ; je m’étais demandé comment elles s’étaient débrouillées, mais je n’avais pas spécialement remarqué que ce nombre de lits trahissait une inadéquation par rapport au nombre de personnes ayant habituellement à vivre sous le même toit. Le fait de dormir en famille n’avait pas non plus particulièrement attiré mon attention puisque j’ai souvent dormi avec mes frères étant petite et qu’il m’arrive encore fréquemment de dormir avec des amis si l’espace manque ou si l’on se retrouve dans des endroits où il n’y a qu’un lit. Là encore, j’avais plutôt été interpellée par le fait que le père dorme ailleurs (dans le salon ou un autre lit, ou encore un des hôtels qu’il gérait, je ne sais même plus exactement), ce qui confirmait les confidences de mon amie sur la mésentente du couple que formaient ses parents. Cet échec conjugal semblait d’ailleurs avoir pour conséquence une position peu commune de la part des deux parents face au célibat de leurs filles, puisqu’ils se retenaient d’aborder cette question, comme s’ils n’osaient pas se porter garants du mariage, vu le peu de bonheur que la vie conjugale leur avait inspiré. Mon amie me racontait que cela n’empêchait pas sa grand-mère du Yunnan de prendre allègrement le relais et d’inventer des stratagèmes pour lui présenter des garçons de bonne famille lors de ses rares passages chez elle à Kunming. En tout cas, ces autres questions ou préoccupations m’avaient fait ignorer les indices que j’avais eus sous les yeux sur la drôle de distribution des chambres et des lits dans une famille chinoise.
Pendant mon séjour dans la famille de Tian Bao trois ans plus tard, dans le Fujian, le quotidien partagé avec quelques parents et leurs jeunes enfants a fait voler en éclats ma distraction. Le frère de Tian Bao et sa femme, tous deux Hakkas
[5] ont un fils de sept ans, vif et malin, qui a la chance d’avoir une belle chambre. Cependant, dès le deuxième soir, je l’ai vu se faufiler dans la chambre de ses parents, une peluche sous le bras. Nous étions en train de siroter le thé du soir et j’aurais pu ne pas y prêter vraiment attention si Tian Bao n’avait fait ce commentaire, un sourire aux lèvres : « Ah, les enfants chinois n’aiment vraiment pas dormir tout seuls…». Je lui demandai alors s’il allait souvent dormir avec ses parents. « Toutes les nuits je pense »…Mon étourderie s’évanouit d’un seul coup. « Toutes les nuits ? Tu veux dire que ses parents ne dorment jamais seuls tous les deux ? ». En réalité, cette habitude chinoise de dormir avec son enfant éveilla peut-être en moi plus de questions autour de l’intimité du couple que sur l’autonomie de l’enfant, au début en tout cas. Mais bien entendu, on ne parle toujours qu’à demi-mots de ces sujets avec les Chinois peu diserts sur les questions privées et je sonda le mystère de façon très détournée, d’autant plus que mon ami m’avoua que lui aussi avait dormi longtemps avec ses parents, jusqu’à l’âge de dix ans. Etant le dernier d’une famille de quatre, cela laissait songeur…Ce n’est qu’avec le recul et les notions occidentales qu’il avait acquis au cours de ses études et de son séjour en France qu’il réalisait lui-même que cela pouvait paraître bizarre aux yeux des étrangers. A travers cet exemple, j’avais touché du doigt un sujet qui ne cessa de m’obséder pendant tout le voyage : je ne pus m’empêcher alors d’introduire une nouvelle question à mes échanges avec tous les Chinois que je croisa ensuite : « Jusqu’à quel âge as tu dormi avec tes parents ? », ou « Quand tu seras père ou mère, penses tu que tu dormiras avec ton petit ? Combien de temps ? ». Cela peut paraître incongru mais il n’y a pas de conversation plus savoureuse avec les Chinois que celles qui sont gouvernées par le naturel le plus désarmant.
J’ai appris du coup beaucoup de choses : tous ceux et toutes celles que je rencontrais avaient en effet dormi avec leurs parents jusqu’à l’âge de six ans minimum. Un soir, nous étions en train de grignoter des haricots glacés et « poilus » (un délicieux amuse-gueule) avec Tian Bao, sa cousine et son mari sur une place de la ville et je commençais à enquêter quand surgit un nouvel élément de surprise : le jeune homme me répondit « jusqu’à huit ans » et Tian Bao traduit : « huit ans, ce qui peut vouloir dire sept ou six. » - « Pardon ? ». « Oui tu sais, notre façon de compter l’âge…En Chine on compte les neuf mois passés dans le ventre de la mère et, en plus, si quelqu’un est né à la fin de l’année, quand arrive le Nouvel an chinois – fin janvier ou février – il prend un an de plus. Ce qui fait qu’un bébé de deux mois peut avoir deux ans ». Je restai perplexe, amusée, et me demandai si ce n’était pas ce genre d’expérience qui avait conduit Henri Michaux à affirmer que « le Chinois [avait] l’âme concave ». La jeune épouse de ce garçon m’expliqua, elle, qu’elle avait dormi jusqu’à l’âge de neuf - dix ans avec sa mère ; ensuite, l’école l’avait conduite en pension mais à chaque retour dans la famille, elle continuait à partager le lit de sa mère. Apparemment les parents ne dormaient jamais ensemble. Entre ces découvertes et l’affirmation de mon amie chinoise qui me disait que dans un mariage l’amour était secondaire, je finis par me demander si effectivement, les couples avaient la moindre envie de partager une certaine intimité.
Devenir père et mère, quoiqu’il en soit, semble jeter aux oubliettes une relation d’amants. Je ne pouvais cependant me résoudre à une telle froideur dans les rapports affectifs des parents chinois, d’autant plus que, si on ne s’embrasse pas en public, il est de plus en plus fréquent de voir des démonstrations de tendresse, en particulier chez les jeunes, dans les bus, les métros, les parcs…J’essayais de trouver d’autres espaces de liberté aux parents mais n’en trouvais pas. Il est habituel, par exemple, de faire la sieste en Chine (une demie heure au moins, absolument n’importe où, les bras repliés devant soi sur une table s’il le faut quand on n’a pas l’opportunité de rentrer chez soi), mais, même à ce moment-là, depuis mon « poste d’observation » dans la famille du Fujian, je remarquais que l’enfant venait se glisser entre ses parents. Ne pouvant pas transgresser toutes les règles de la pudeur dans mes conversations avec mes amis chinois, j’essayais de résoudre seule l’énigme par quelques déductions venant de ce que j’observais. Mais je ne voyais rien ! Tian Bao nous livra un jour une piste, sentant probablement notre désarroi, en ironisant : « oh bah l’enfant est posé là dans le lit, il dort, il ne gêne pas… ». Soit : on ne doit pas duper les enfants avec des histoires alambiquées au moment de leur expliquer comment ils viennent au monde, donc. Mais cet aspect de la vie familiale reste pour l’instant un véritable mystère à mes yeux…
Une autre habitude me dérouta également : quand la femme accouche, il arrive que les six premiers mois, elle ne dorme plus avec son mari mais avec sa belle-mère et le bébé. Personne ne sut me dire où allait le pauvre homme exclu de ce royaume résolument maternel…Quand j’interrogea une jeune femme rencontrée dans le train sur ce même thème, elle rit beaucoup et me dit finalement : « Oui c’est vrai, le mari peut se plaindre ». L’enfant est ainsi avant tout une affaire de femmes. La protection est en tout cas immense. S’ajoute à cela, le fait de ne pas se doucher le premier mois après avoir mis au monde sa progéniture, ni de se laver les cheveux, pour ne pas « attraper de vent ». Mais ceci, me précisa Tian Bao, n’est pas toujours respecté par toutes les jeunes mamans. Vu l’évolution de la société, c’est vrai que la tradition casse le glamour vers lequel courent les jeunes femmes asiatiques… !

Il va sans dire que même si certaines des personnes que je consulta me répondirent qu’elles essaieraient de limiter cette coutume de dormir avec son enfant à l’âge de deux ans, notre conception occidentale de séparer l’enfant dès son plus jeune âge de ses parents est absolument incompréhensible, voire la preuve d’une grande cruauté aux yeux des Chinois. Et il est vrai qu’une fois passées toutes ces surprises sur les habitudes chinoises, je me suis mise à observer les nôtres en accumulant de plus en plus de doutes. D’où nous sort en effet cette idée de mettre un bébé dans une chambre à part ? N’est-ce pas monstrueux de garder un enfant neuf mois à l’intérieur de soi et d’avoir cette obsession de « la distance » dès le début ? Quelles conceptions psycho – éducatives pouvaient être si éloignées de la tendance naturelle des êtres humains (ou des animaux) à protéger leur progéniture ? Car dans de nombreuses cultures, un enfant qui dormirait seul mourrait probablement, à cause du froid ou d’autres dangers. En me remémorant mes périples passés, je pris conscience que j’avais déjà été exposée à ces pratiques et que je m’étais posé cette même question de l’intimité, chez les Mongols du nord notamment, qui partagent la yourte ou chez les familles tibétaines, qui dorment tous ensemble sur une sorte de kang, le lit constitué d’une large planche de bois au-dessus du foyer où l’on brûle du bois pour chauffer la pièce. Mais je crois que nous sommes toujours plus ou moins programmés, inconsciemment, à accepter des différences très marquées avec des peuples qui nous semblent fortement imprégnés d’un héritage traditionnel, tandis que les cultures citadines, saoulées de progrès et d’occidentalisation, nous surprennent lorsqu’elles divergent tant avec nos habitudes.
Chez nous cependant, cette façon de faire semble remonter à loin et n’est pas forcément le fruit de théories psychanalytiques récentes. L’Eglise a recommandé l’usage du berceau dès le haut Moyen-Âge car il s’agissait « d’interdire entre parents et nourrissons ces contacts charnels assimilés au péché »
[6]. Il y a donc un parfum d’inceste qui guide nos pratiques et nous rapproche plus, à l’heure actuelle, des Américains plutôt que des Esquimaux qui dorment sous la peau de bête collective. Mais cela va aussi forcément de pair avec nos nouvelles conceptions du couple et le fait de sauvegarder son intimité au-delà de la quête obsessionnelle d’avoir des enfants. On imagine mal un père occidental, étant déjà de plus en plus enclin à se tourmenter sur le rôle de sa paternité, chassé du lit conjugal par sa compagne ou le cédant momentanément à sa mère ! Après avoir questionné suffisamment de Chinois pour me rendre compte que cette habitude était bel et bien culturelle et non pas le fait isolé de quelques familles du Fujian, je décidai alors d’interroger parents et amis européens sur cette même question : car si ce qu’ils font me semble bizarre, ce que nous faisons de notre côté ne l’est sans doute pas moins. Où est la norme ? Dormir avec ou sans son enfant ? Proche ou loin ? Le laisser pleurer ou le prendre dans ses bras ? L’allaiter dès qu’il demande ou réguler ses repas ? Comme je suis bien la dernière à avoir la moindre certitude concernant ces questions, j’ai sélectionné un répertoire de proches qui semblaient être la cible idéale pour de telles interrogations : à commencer par ma mère, puis des amies avec de jeunes enfants et enfin toutes celles qui étaient sur le point d’accoucher et que le sujet allaient forcément passionner puisqu’il était question de bébé. J’ai d’ailleurs naturellement été portées à mener mon enquête auprès des mères plutôt que des pères alors que ce phénomène concerne autant les unes que les autres. Parce que ce sont plus elles qui se lèvent la nuit pour nourrir le bébé ? Ou étais-je influencée par le fait que les naissances m’aient toujours été annoncées par la maman enceinte plutôt que par le futur papa ? Peut-être les oubliais-je également, ces pauvres pères, à cause de leur fâcheuse tendance à disparaître du discours de leur compagne quand l’intérêt de celle-ci se déplace vers le petit être caché sous son nombril…En tout cas, ce ne sont malheureusement pas ces charmantes futures mamans qui me fournissaient les réponses les plus fiables car même si elles avaient toutes prévues « la chambre du bébé », elles ne savaient pas trop ce qu’elles feraient au début. Par la suite, j’ai pu observer que le berceau était souvent à roulettes et facilement déplaçable dans la chambre parentale. Quant à ma mère, elle me raconta que mon frère et moi avions dormi seuls dès le début, sauf à un moment à cause d’un problème d’espace ; ensuite, mes parents avaient emménagé dans un appartement plus grand et nous avaient réservé une chambre commune puis, à l’arrivée du fils adoptif, mon frère aîné eût sa propre chambre tandis que je partageais la nôtre avec ce petit frère étonnant qui murmurait des mots coréens à ma mère quand elle venait nous embrasser avant de dormir…Deux ou trois ans plus tard, nous avons déménagé dans une maison et c’est ainsi qu’à l’âge de neuf, huit et cinq ans et demi, nous nous sommes installés tous les trois dans nos propres chambres. Mes parents, ayant connu des répartitions beaucoup plus communautaires dans leur enfance - « la chambre des cinq filles » contre la « chambre des cinq garçons » dans la ferme maternelle et les paires par âge et par sexe sous le toit paternel - avaient donc fait pour nous le choix du « chacun son espace». Et il est vrai que je me souviens que nous en étions assez vite très jaloux. Cela a t-il influencé pour autant notre rapport à l’autre, la pudeur dans nos relations familiales ? Ou marqué notre goût pour l’indépendance, du secret et notre besoin farouche d’espace intime ? Y a t-il vraiment un lien de cause à effet ?
Je ne m’étais à vrai dire jamais vraiment interrogée sur ces questions mais rapidement, je me suis rendu compte que dormir loin de son enfant, en particulier au début, me paraissait finalement beaucoup plus saugrenu que de dormir avec. Je troquais nos habitudes contre les mœurs chinoises au moins pour la première année. Je rougissais même quand les Chinois m’interrogeaient sur nos pratiques et que je sentais dans leur regard que nous étions des parents indignes dont l’obsession consistait à se débarrasser au plus vite de leurs petits. La jeune femme rencontrée dans le train me fit également un intéressant volte-face en me disant : « J’ai vu à la télévision que vous avez beaucoup de chiens et de chats en Europe et que même lorsque vous avez un bébé, l’animal est là, à côté. Comment vous faites ? Vous ne trouvez pas ça dangereux ? Et les maladies ? ». Avant de lui répondre en riant que les animaux domestiques étaient chez nous plus vaccinés encore que les enfants, je restai perplexe en réalisant la justesse de sa question. Comment se faisait-il que l’on réaménage presque la maison avec l’arrivée du bébé (meubles à contours ronds, prises électriques protégées, table à langer, chaise pour le bain, berceau et contour de lit etc) mais que dans cette même maison on mette des animaux à griffes et à dents pointues ? Ceux-là même dont les poils provoquent des allergies, voire exposent la femme enceinte à la toxoplasmose ? Je ne conteste pas l’instinct de ces animaux apprivoisés à faire attention à ces petits d’hommes avec lesquels ils cohabitent (quoique je pourrai comprendre aussi leur exaspération quand leur queue ou leurs oreilles deviennent un jouet) mais ma compagne de rails avait touché là une belle contradiction de notre société aseptisée. J’avais déjà entendu plus d’une remarque concernant le nombre impressionnant de chiens dans notre pays mais jamais leur présence n’avait été contestée sous cet angle-là.
Ces nombreuses conversations qui multipliaient à chaque fois mes doutes, m’ont naturellement conduit à penser que nos dogmes éducatifs et sociaux étaient aussi dictatoriaux, dans notre inconscient, que les normes culturellement établies en Chine. Ce qui, en soi, est un peu traumatisant. Heureusement, j’ai eu l’occasion depuis de connaître des familles occidentales qui ne respectaient pas les théories à la mode et s’en remettaient à leur instinct. Tout ce qui est critiquable et source intarissable de commentaires de la part des autres est, en général, beaucoup plus proche d’une certaine forme de liberté, et, loin de m’inquiéter, a tendance à me rassurer. Les questions que soulèvent toutes ces habitudes chinoises sont en outre autant d’ordre éducatif que psychanalytique ou social : qu’est-ce que le fait de dormir avec ses parents des années durant entraîne dans le développement de l’individu ? Qu’est-ce que cela révèle dans la conception du couple ou de l’amour conjugal ? Quels rapports affectifs gouvernent les liens entre les personnes d’une même famille, d’une même communauté ? Bizarrement, Tian Bao évoquait l’habitude de porter son enfant dans le dos (dans un tissu enroulé autour de la taille) comme un facteur d’éloignement entre la mère et son enfant : un de ses professeurs expliquait que si les Chinois n’avaient pas l’habitude de regarder dans les yeux, c’était parce qu’ils avaient été privés de ce regard réciproque avec la mère dès leur premier âge. Dans certaines cultures, le regard peut en effet être chargé de sens négatif. C’est le cas pour l’Inde où les mères doivent éviter de croiser le regard de leur fils pour ne pas lui jeter le mauvais œil. Mais je n’ai jamais rien entendu de tel en Chine et cette mise à distance supposée me paraît contradictoire avec le rapprochement très intime du coucher. J’ai lu aussi chez Boris Cyrulnik
[7] que certaines mères chinoises masturbaient parfois leur fils pour qu’il s’apaise et s’endorme. Je n’ai cependant pas été jusqu’à vérifier ces faits ni intégrer cette question dans mes « micro-trottoirs » informels (« dormez vous avec votre fils ? Jusqu’à quel âge ? Le masturbez vous pour qu’il se calme et fasse de beaux rêves ? »).
Inutile de préciser que certaines questions, en Chine, ne se posent d’ailleurs pas. Il y a même des mots à éviter, sans compter, bien-sûr, des assemblages de mots, c’est-à-dire des sujets franchement tabous. Je me souviens encore de la tête de Ma Yang, chez nous, quand elle m’entendit un jour m’exclamer « Ah ces communistes ! » : elle se redressa vivement, posa son doigt devant ses lèvres, regarda si toutes les portes de notre appartement étaient bien fermées et me dit plusieurs fois « Chut chut ! Fais attention, dis pas ça ! ». Ca m’avait plutôt amusée car peu de temps avant, je l’avais entendu râler elle-même contre le régime, nous étions dans un couloir de l’hôpital traditionnel où je venais soigner une intoxication alimentaire à base de cocktails de plantes, et cette fois c’était moi qui lançait des regards autour de nous pour m’assurer que les murs n’aient pas d’oreilles. Or, le fait que ce soit moi qui me plaigne avait dû lui faire craindre des dérapages autres et il était de son devoir de me freiner. J’inscrivais donc dans mon répertoire de mots à bannir « communiste ». Et, dans cet abécédaire de l’interdit, figuraient aussi toutes sortes de mots glissant vers le champ lexical sexuel. C’est elle, là encore, qui m’y incita et, plus généralement, le silence de tous les autres. Elle m’avait en effet parlé d’une collègue française qui s’était confiée à elle, lui exposant dans les moindres détails ce qui l’attirait chez son amant, ses frustrations, ses désirs…Ma discrétion imprégnée d’intuition culturelle sur ces domaines intimes ne l’ayant pas habituée à de tels épanchements, elle me dit, horrifiée : « Non mais c’était atroce, je savais plus où me mettre, elle ne se rend vraiment pas compte qu’en Chine ça ne se fait pas du tout, on ne se raconte pas ça ! ! ! ». Sa réaction me fit tellement rire qu’elle finit par se détendre mais je compris clairement à ce moment-là que les axes directs ne seraient jamais la meilleure formule pour connaître le monde intime des Chinois. C’était peut-être cela, le détour par le biais préconisé par Lao Tseu…

L’infantilisation de l’autre.

Conséquence ou non des mœurs familiales, j’ai eu l’occasion d’observer à maintes reprises cette tendance des Chinois à infantiliser l’autre, tendance qui a peut-être un lien avec la sur-protection qu’ils manifestent auprès de leurs enfants. Et, quand on est étranger dans ce vaste pays, balbutiant encore cette langue aux tons complexes, on doit parfois donner l’impression d’être aussi fragile et démuni qu’un enfant…Prendre en charge l’autre est aussi un devoir que s’imposent certains Chinois, en particulier quand ils reçoivent. Quand on n’est guère habitué à être sous l’autorité de quelqu’un, il faut beaucoup de souplesse pour recevoir ce protectorat sans sourciller. On vous guide quelque part en vous attrapant par le bras ou la main, on vous dicte ce que vous devez faire avec une autorité surprenante. J’ai parfois dû insister fermement pour faire comprendre que j’étais la personne la mieux indiquée quand il s’agissait de prendre des décisions qui me concernaient : cela n’était certes pas lié à des orientations qui auraient fait basculer mon destin mais qui me paraissaient relativement personnelles, comme la santé. Plus d’une fois j’ai en effet dû lutter pour que l’on me laisse me soigner comme bon me semblait quand je tombais malade : je voulais m’en remettre à la médecine traditionnelle, on me regardait avec incrédulité en m’assurant que je devais suivre des prescriptions de médecine occidentale. Je renonçais, on me trouvait têtue. Je ne guérissais pas au bout d’une demie heure, on accusait mon acharnement qui me portait à avoir davantage confiance aux racines et à la corne d’antilope qu’aux antibiotiques. Il peut paraître insolite de se faire taper sur les doigts par les Chinois lorsque l’on s’intéresse à leur médecine ancestrale. C’est pourtant le cas très fréquemment car les citoyens ont maintenant tendance à désacraliser leurs traitements, jugés efficaces pour des affections bénignes mais pas pour des maladies plus importantes, et, pour eux, la modernité vient de l’ouest et c’est donc vers cette médecine qu’il faut se tourner si l’on veut être dans le coup. Alors une occidentale qui revient aux plantes, c’est vraiment le monde à l’envers…J’avais beau leur expliquer que les médicaments n’avaient quasiment jamais existé chez moi - j’avais en effet découvert à l’âge de dix-sept ans que les seules pastilles que ma mère nous administrait en cas de faiblesse étaient normalement destinées aux enfants de moins de trois ans - ils ne supportaient pas l’idée que je disqualifie par mon attitude la valeur de ces produits miraculeux de l’ouest. Mais le pire, c’est que s’ils finissaient par céder à mon obstination en me laissant ingurgiter leurs breuvages, ils n’abandonnaient pas pour autant la garde.
L’alternance de chaleur humide et de climatisation glaciale m’ayant rendu fébrile lors de mon dernier voyage, j’ai dû faire une pause « convalescente » pendant que nous étions dans la famille de Tian Bao, et cela m’a donné l’occasion de vérifier encore une fois cette attitude de circonspection face à mon refus de prendre des médicaments occidentaux. Pour guérir, je me fiais au meilleur remède du monde, le repos, et savourais le respect du frère de mon ami : je l’entendais revenir du marché, vérifier discrètement mon état léthargique et se mettre silencieusement à faire la cuisine…Les hommes ont parfois cette qualité suprême de laisser les êtres autour d’eux vivre dans une paix royale. On interprète parfois cela comme un manque d’attention mais ce n’est souvent qu’une excellente intuition masculine…Je n’ai cependant pas eu le temps de me bercer à cette pensée car son épouse est arrivée en trombe de l’école où elle travaillait et, sans avoir nullement quitté son rôle de maîtresse, s’est précipitée sur moi, m’a sortie sans égard de ma torpeur, et a jeté sur moi toutes ses bonnes intentions maternelles dans une brusquerie tragi-comique : après m’avoir pris le pouls et, avant que je n’ai eu le temps de réaliser quoi que ce soit, elle s’est mise à m’enfoncer dans la bouche des quartiers de clémentine amère pour me redonner de l’énergie. Heureusement que j’avais la bouche pleine car j’ai eu beaucoup de mal à contenir un fou rire malgré la fièvre. Depuis combien de temps ne m’avait-on pas donné à manger comme à un enfant de deux ans ? Autant dire qu’avec ces pratiques, j’ai réuni toutes mes ressources pour que le yang et le yin en moi s’équilibrent rapidement et que l’on arrête de me materner de façon aussi autoritaire. Cette tendance à infantiliser ne trouve en effet aucun écho dans l’univers indépendant du voyageur aguerri, et encore moins de la satisfaction. Je me souvenais avec nostalgie des tisanes de thym au miel de ma mère…des grogs l’hiver avec des amis…et quelques jours après cet épisode, Cath soulagea mes muscles affaiblis par un massage ayurvédique particulièrement réconfortant. Nous rigolions ensemble de toutes ces « agressions » infantilisantes dont nous avions été tour à tour victimes et partagions notre complicité autour d’autres pratiques orientales qui nous semblaient de meilleure augure.
Cette envie de « contrôle » sur l’autre (souvent issue des meilleures intentions), qui se traduit souvent par une autorité dans les gestes, est une façon d´apprivoiser l´inconnu comme de se donner un rôle mais ne résume heureusement pas le rapport que les Chinois ont à l’autre. Au-delà du nid familial, il y a le cercle plus vaste des relations, une notion essentielle pour eux mais qui m´a en grande partie échappé car cela me concernait peu (les « Ganxis »
[8] sont en effet déterminantes dans les affaires et autres négociations). Et entre les filets de ces réseaux, il y a encore une autre sphère, sociale et informelle, qui ébauche un lien social, perceptible à travers les manifestations les plus courantes, dans la rue, sur les places, de simples manières d´être au monde, ensemble.
Ce portrait incomplet de la famille chinoise me porte vers cette question : les générations futures cultiveront-elles encore le culte des ancêtres ? J’ai souvent pensé que l’amour, dans une famille, ne pouvait jamais trouver un fond dans des déclarations ou des preuves matérielles, mais n’était rien d’autre que de la présence, même – et peut-être surtout - quand on est loin. Et la famille chinoise, pour le moment, semble encore exceller en cela…Mais la loi de l’enfant unique ne conduit-elle pas à une prise de pouvoir de l’individualisme et de l’égo ? La fièvre consommatrice au désir insatiable de la possession ? Et cette quête de tous les pouvoirs ne risque t-elle pas de détrôner encore une fois l’être au profit de l’avoir, la présence au virtuel, l’ancestral à l’instantané ?


[1] « Tu as mangé ? »
[2] « Mange mange ! »
[3] « Bois bois ! »
[4] Traduction littérale du prénom « Tian Bao ».
[5] Une branche de la population han, qui a migré dans le sud il y a très longtemps et qui, traditionnellement, vivent dans les tulous, maisons communautaires.
[6] J.Gélis, M.Laget, M-F Morel, Entrer dans la vie, naissances et enfances dans la France traditionnelle, 1978.
[7] Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives
[8] Ganxi = relations.

Photos : 1/ Enfants hakkas, Fujian - 2/"Lao Hu", neveu de Tian Bao - 3/Cousine et petit cousin de Tian Bao, Fujian - 4/Grand-mère et bébé bougon, Hangzhou - 5/Père et fille dans un jardin de Suzhou - 6/Mère et fille, jardin de Suzhou - 7/ Anniversaire du père de Tian Bao, Fujian - 8/ Tian Bao et son petit cousin, Fujian