

Puis il y avait au fond de moi et à chaque instant, le visage de l´aimé. Il était pourtant loin de cette petite place marrakchi inondée de soleil où j´observais ma mémoire et le visage des passants, mais il se superposait à tous, comme un phare solitaire au milieu de la multitude. Ce qui m´avait frappé la première fois que j´avais découvert ce visage, c´était sa lumière. Il m´avait hyptonisée en dirigeant vers moi un de ses faisceaux car lorsque je l´avais vu, ses yeux semblaient posés sur mon visage depuis longtemps déjà et avaient rendu tout le reste autour absolument flou. Depuis, c´était au sein de cette incandescence-là que je me réfugiais chaque fois que je me sentais sombrer. Je me mis ainsi à penser aux longues heures où j´avais observé le visage de cet être lumineux, quand il dormait encore et que je m´appuyais sur un coude et me penchais au dessus de lui pour le regarder ou quand je me tournais simplement et ne faisais aucun bruit, feignant le sommeil alors que je l´épiais. Mon esprit dépliait une toile et mes yeux, comme des pinceaux, commençaient à y tracer ses contours : les lignes d´abord, ses sourcils discrets, les cils fins et bien dessinés, les pattes d´oie (j´aimais qu´il ne soit pas lisse comme un homme sans histoire), les lèvres fines qui gonflaient parfois un peu sous le souffle régulier du sommeil et le nez, parfait, ni grand ni petit, ni trop fin ni trop large. Le front, haut et dégagé bien que quelques lignes y racontaient déjà quelques contes du passé, contrastait avec la mâchoire, belle et masculine, et le menton plus triangulaire, caché sous une broussaille piquante et anarchique. Les cheveux dispersés autour, emmêlés et doux, accentuaient encore l´effet de corsaire romantique qui se dégageait de lui. Il y avait aussi plein de petites imperfections touchantes, un petit vaisseau éclaté près du nez, le grain de la peau irrité par endroits, des poils rebelles n´importe où et il s´endormait très souvent avec les lunettes qu´il utilisait pour lire, ce qui lui donnait un air de bel intellectuel oisif, mais cette collection de petits secrets qui s´accumule en nuits et en siestes partagées me le rendait à chaque fois plus précieux. J´approchais alors souvent un doigt que je posais sur son nez, comme pour le mesurer (« A quelle phalange arrive t- il ? », ou « Serait-il pinocchiesque ? ») et je pensais souvent « Pourquoi ce geste ? c´est un geste bizarre... », mais c´était le premier qui me venait après l´avoir observé sous toutes ses coutures et avoir senti l´émotion gagner toutes mes veines, le geste de la tendresse. Parfois il ouvrait un oeil et je me disais que cela devait lui faire la même impression que celle que je ressentais il y a quelques années lorsque j´avais apprivoisé un chat : un mélange de surprise et d´inquiétude lorsque le matin, je le découvrais ainsi penché sur moi, me regardant fixement avec un air impassible, le minois à quelques centimètres de mon visage. Je me demandais toujours depuis combien de temps il était là comme ça, ensuite me venait cette question « Mais à quoi peut donc bien penser un chat ? », puis, pendant que j´approchais ma main vers son pelage soyeux, j´avais toujours cette pensée : « Et si un jour il me griffait l´oeil ? ». Cela me faisait frémir. J´avais toujours eu peur d´une blessure à l´oeil et, dans une plus grande mesure, de la folie potentielle des êtres, surtout ceux qui miaulent. Mais l´aimé devait être plus confiant car lorsqu´il me découvrait ainsi, inclinée vers lui comme un chat contemplatif, sa première réaction était de sourire et de murmurer un petit « hmmm » câlin d´amusement. Ou alors, quand son rêve avait été mauvais, il sursautait un peu et me regardait intrigué, pris dans le courant d´air de cette frontière qui sépare la fantasmagorie nocturne de l´ordre diurne ; ces matins là, peut-être pensait-il lui aussi aux griffes...

Cette pensée me fit soudain un vif effet érotique et je relevai la tête d´un coup comme pour revenir à la réalité et ne pas plonger dans un si délicieux oubli. Mon regard se raccrocha à d´autres visages comme pour dissiper le trouble mais mon corps était encore anesthésié par ses souvenirs : j´eus l´impression que tout le soleil était entré en moi. En observant un Berbère qui apportait un thé à la menthe au vieil homme des sacs, je reprenais corps sur la place et pensais à la force inouïe de la mémoire et de l´esprit quand, en partant des traits singuliers d´un autochtone, on pouvait ainsi rejoindre l´absence et superposer les scènes et les images de « hic et nunc » avec celles de l´ailleurs et de l´hier...Quand je me sentais vide et que tout me semblait vain, je tentais de me rappeler cette collection d´images et de souvenirs que l´on porte en nous et qui nous ouvrent aussi, à leur manière, d´infinis voyages. Je pensais aussi à la porte fermée que sait être notre visage lorsque nous partons aussi loin en nous-mêmes mais sans que nul ne le sache...Et en observant ainsi les visages autour de moi, j´essayais de passer l´au-delà de la peau pour savoir ce qui se cachait derrière ces contours, quels soupirs et quels désirs, quelle histoire et quels regrets...Mais je me butais à chaque fois à ma propre obstination, l´univers complexe et illimité de l´autre nous échappe, la perversion de la pensée, tous ses murmures, les angoisses tues, les fantasmes et les acrobaties de conversations sourdes, les ponts invisibles d´une idée à l´autre, d´une image à un souvenir, toute cette agitation mentale cadencée autour du pouls désordonné de nos émotions s´arrête finalement à la frontière de notre épiderme qui, lisse ou froissé, n´offre au regard que son opacité. Chaque être est un monde clos, impénétrable. Le langage que l´on se parle, en soi, n´est pas une langue connue de tous, mais une suite illogique de combinaisons indéchiffrables. Quand je m´abandonnais à regarder si longuement le visage de l´aimé et tout le mystère qui se cachait derrière, je me demandais comment les personnes pouvaient se lasser aussi vite les unes des autres alors que se trouvait là, face à elles, ce kaléidoscope inépuisable de l´univers fascinant et troublant de l´autre. Cette malle de bric et de broc, de trésors enfouis et d´entrailles pleines de souvenirs déguisée en corps...Tant de richesse qui ne se monnaye pas et dont la valeur n´est pas comptable. Nous n´avons peut-être jamais été de grands explorateurs des mondes intérieurs quand il ne s´agit pas des nôtres. Il n´y avait pour ma part que cela qui m´intéressait, dans le voyage et dans l´amour, sentir battre sous ma main les battements du coeur et me poser mille questions sur les labyrinthes émotionnels qui se tramaient depuis cet épicentre.

Je regardai encore une fois le visage berbère de l´inconnu devenu familier, je lui souris puis me levai. Il me fit un signe de tête, humble, auquel je fis écho. Je quittai le lieu et mes pensées et dirigeai mes pas vers la place Jemâa el-Fna, où les conteurs avaient commencé à remplir de mots magiques l´air du soir naissant, en formant autour d´eux des cercles de curieux : les kaléidoscopes de légendes aux couleurs éphémères et ancestrales que je regarderai de loin, sans comprendre, et que j´entendrai néanmoins, en me sentant reliée et en pensant encore au visage de l´aimé que je voudrai retrouver.