mardi 27 mai 2008

La Chine des rails...: la famille


LA FAMILLE,
DU CULTE DES ANCÊTRES AU SACRE DE L’ENFANT

Autrui, on l’observe d’après soi-même ;
les familles, d’après sa famille ;
les villages, d’après son village ;
les Etats, d’après son Etat ;
le monde, d’après ce monde ;
Comment puis-je savoir comment va le monde ?

Lao Tseu, Tao tö king

Familles.

Jusqu’à présent, il y a deux pays où, en citant le titre de Catherine Cusset, La haine de la famille j’ai senti que l’on me lançait un regard noir en appréhendant la justification que j’allais donner à l’ignoble écrivain française qui avait eu l’audace de signer un tel livre : l’Espagne et la Chine. Je dois ajouter que, sans risque de me tromper, je pourrais ajouter la Hongrie mais à l’époque où j’y vivais, je n’avais pas lu ce roman et, du reste, je m’étais adaptée au mode de conversation plus consensuel, et j’évitais tout sujet qui fâche, car le simple fait d’être française n’était déjà pas un atout dans ce pays, alors le goût du débat si propre à mon peuple, je l’étouffais dans l’œuf…
Nous sommes des enfants ingrats, arrogants Français à l’esprit contestataire, qui osons toucher aux sacro-saints auteurs de nos jours ou à nos frères…Et ingrats nous le sommes en effet, quand je pense à toutes ces jeunes femmes qui peuplent leurs rêves de maternité et d’enfants aux joues roses quand ces mêmes poupons, en grandissant, prendront leurs géniteurs pour cibles et principaux ennemis ! Toute la psychologie occidentale s’est développée autour de ce complexe d’Œdipe non résolu et l’on va fréquemment chez ce médecin de l’âme pour résoudre « le problème avec le père », ou celui « avec la mère »…En tout cas c’est souvent la base, même si on explore ensuite d’autres pistes. Comme si on ne pouvait pas laisser tranquilles ces nobles personnes qui ont rêvé de nous, ont trimé pour supporter pleurs et caprices et ont fait des insomnies pour nos bobos et la manière de nous rendre heureux…Mais on a heureusement des spécialistes et des théories éducatives pour savoir que la rébellion est généralement momentanée et saine, la critique constructive et on peut même se réfugier sous des noms génériques comme « l’âge bête » dans le but finalement de se rassurer sur la nature de ce cadeau empoisonné…
Malgré la force que garde la famille quoi qu’il en soit dans notre Hexagone agité, nous sommes capables de l’accuser de bien des maux et c’est justement ce qui révolte ces pays où elle reste une valeur presque intouchable. Celle que l’on « reçoit » par la suite (la belle-famille) n’a pas les mêmes lettres de noblesse et on se rejoint souvent sur les blagues la tournant en dérision…Mais comment oser critiquer ses ascendants dans un pays qui pratique le culte des ancêtres ? Je n’ai aucune théorie sur les familles chinoises, mais j’ai quelques exemples et des faits. Je ne m’attarderai pas sur ce que les projecteurs internationaux braquent déjà : le droit de n’avoir qu’un seul enfant, à moins de payer très cher pour un deuxième, luxe que se permettent quelques familles fortunées. Le cadet est aussi autorisé quand on appartient à une minorité ; à la campagne, on compte souvent des fratries plus grandes encore car il y a un besoin de main d’œuvre dans les champs mais ce sont alors des enfants clandestins. Il convient aussi de préciser que certaines minorités ne jouissent pas de ce droit, notamment les Huis (minorité musulmane) car ils sont nombreux et ne sont donc pas considérés en danger d’extinction…
A la question posée par le journaliste dans Le chemin de fer de l’espoir, « Qu’est-ce que le bonheur selon vous ? », la majeure partie des personnes interrogées répondaient : « Compter trois générations de notre famille vivantes ». La première question que je me pose quand j’entends cette parole qui me touche pourtant est : « Est-ce que j’aurais pu répondre cela ? ». « Et mes compatriotes ? » : eux je ne sais pas mais peut-être car c’est vrai que j’ai grandi avec des amis qui voyaient régulièrement leurs grands parents tandis que moi et mes frères, outre la distance géographique qui nous en séparaient de leur vivant, nous avons été assez vite orphelins de grands-parents. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, décédé du tétanos quand ma mère n’avait que vingt-deux ans (plus d’une dizaine d’années avant notre naissance donc) et je ne devais avoir que sept ou huit ans quand mes grand-mères se sont éteintes. Je me souviens l’impression que cela m’avait laissée : ma grand-mère maternelle avait succombé après être tombée et s’être cassé le fémur. Je me demandais ce que c’était que cet os et en quoi il pouvait fragiliser à ce point la vie…Nous avions passé quelques vacances dans la ferme familiale près de Cholet mais je ne gardais alors en mémoire qu’une ballade lente dans un jardin avec cette grand-mère si sereine et noble…Quand la mère de mon père est morte, nous étions en visite chez des amis qui, si mes souvenirs sont bons, avaient quatre garçons insupportables. Nous avions dû interrompre nos chahuts car mon père avait reçu la nouvelle par téléphone et nous étions rentrés plus tôt. A l’arrière de la voiture, j’observais le profil de mon père, silencieux et sombre et je comprenais à travers ce mutisme – dans lequel nous étions du coup tous plongés – la douleur de la perte. Le voyage qui avait suivi en Bretagne pour la cérémonie funéraire me laisse plusieurs souvenirs très contradictoires : mon grand-père, dans sa cuisine avec un journal et une expression à la fois bourrue et très contenue de tristesse, puis la chambre et le lit dans lequel reposait ma grand-mère défunte que nous allions tour à tour embrasser. Cette tradition m’avait beaucoup marquée mais le corps froid ne m’avait pas fait le même effet que celui d’une tante très proche et très aimée décédée plusieurs années après. Ensuite il y avait eu la surprise, dans le cimetière, de découvrir des cousins punks, dont un qui pleurait comme une madeleine, et une tante très gentille et élégante dont j’avais senti toute la tendresse, et que nous connaissions très peu car elle devait déjà être divorcée de mon oncle. Beaucoup plus tard, mon grand-père – qui avait pourtant clamé un jour de Toussaint devant ses fils « je vous enterrerai tous ! » - s’est éteint à l’âge de quatre-vingt-dix ans, et j’ai le souvenir étrange de ne pas l’avoir su immédiatement (j’habitais à l’époque soit à Valencia soit à Budapest). Comme c’était l’année où je n’assistais même pas au mariage de mon frère (ça aurait pu être une prise de position puisque je trouvais cette décision incongrue mais ce n’était en réalité qu’une question pratique car je venais juste d’arriver en Hongrie), il y avait peut-être dans l’air à ce moment-ci une certaine dissolution des liens familiaux ! En tout état de cause, toutes ces réminiscences me conduisent à croire que je n’aurais pas eu la même réponse que tous ces Chinois sur la définition du bonheur. D’autant plus que lorsque j’ai appris le décès de mon grand-père, je me suis rappelée ce qu’il répétait si souvent, non sans humour : « Ah ! comme j’aimerais que Dieu vienne me chercher, j’en ai marre de vivre ! », et j’ai souri en me disant que si son désir avait enfin été écouté, cette mort n’avait aucune raison d’être triste… Mais bizarrement, l’année du décès de mon grand-père coïncide aussi avec celle où une nouvelle génération a vu le jour au sein de notre famille avec la naissance du fils de mon frère…L’équilibre du trois s’est donc maintenu, envers et contre toute l’importance psychologique qu’on lui accorde.
Dans ma tentative de regarder à la loupe les différents phénomènes qui traversent la société chinoise et la nôtre, je ne prétends pas pour autant arriver à des conclusions - sur ce qu’est une famille chinoise par exemple - mais je peux témoigner de ce qui m’a le plus étonnée et des réflexions dans lesquelles elle m’a plongée, à travers son fonctionnement mais aussi les liens très forts qu’elle tisse avec chacun de ses membres. Je me souviendrai longtemps de ce bus matinal que nous devions prendre avec Tian Bao et Catherine et de nos têtes surprises, à nous occidentales émancipées jeunes, lorsque nous avons vu les parents de notre ami venus nous dire au-revoir à la gare. Un geste anodin pour eux…en voyageuses aguerries, sans secours local, toutes les béquilles familiales et l’investissement dont les proches de Tian Bao ont fait preuve pour nous rendre nos expéditions agréables et confortables nous ont paru immanquablement exotiques. Pour sillonner le Fujian, nous avons pris différents bus et trains : à chaque changement ou arrêt, il y avait un membre de la famille averti qui nous attendait et qui nous avait déjà réservé le prochain billet ou qui avait pris le temps de glaner des informations qui nous seraient utiles. Tous nous ont accueillis chez eux et ont délaissé leur chambre ou leur lit s’il le fallait, en allant dormir chez des amis ou en s’accommodant de peu : la générosité des familles chinoises est donc de celle qui peut mettre mal à l’aise car on devient l’hôte – roi et il est difficile de leur rendre la pareille. Il y a peu de chance en effet de les voir arriver un jour sous notre toit tant il est compliqué et cher pour un Chinois de voyager en Europe et, sur place, nos modestes cadeaux paraissaient bien maigres au vu de la reconnaissance que nous leur devions. Nous avons improvisé un soir un repas franco - espagnol de remerciement chez le frère de Tian Bao, après avoir beaucoup insisté pour qu’ils l’acceptent, et finalement les parents, la tante et la cousine qui nous avaient rejoint pour l’occasion s’en sont régalés : la tortilla concoctée tant bien que mal dans le wok remporta notamment un franc succès et il nous parut évident alors que de simples cadeaux visant le ventre étaient les plus appréciés. Nous avons aussi été particulièrement impressionnées, lors de ce dernier voyage, par l’effort que tous ont fait pour nous offrir des plats végétariens, tenant compte du fait que Catherine ne mangeait pas de viande. Nous n’en revenions pas car les Chinois sont tellement carnivores que cela nous semblait inconcevable qu’ils puissent préparer des menus entiers à base de légumes, de riz, de tofu…En général, les Chinois mangent végétarien une seule fois dans l’année, le premier jour, et tous ne respectent pas cette tradition (qui assure une bonne santé pour l’année qui commence). De plus, nous étions habituées à ces drôles de restaurants végétariens, notamment ceux des temples, qui donnent des noms de viande ou de poisson à tous leurs plats « pour que cela rappelle quelque chose » aux clients et ne les déboussolent pas trop. Vous commandez ainsi des champignons sautés aux épices qui s’appellent « tripes de porc à la sauce piquante », du tofu surnommé « poulet » et autre incongruité. La famille de notre précieux ami était donc prête à se plier à l’excentricité alimentaire de ses invités afin de les recevoir au mieux : je n’ai jamais vu de si bon accueil, même en Occident, car les végétariens sont souvent considérés comme pénibles et « n’ont qu’à trier dans le plat » (ce que mon amie était habituée à faire et ce qui ne la dérangeait d’ailleurs pas). Quand on sait que manger a une importance fondamentale pour les Chinois – ainsi dit-on « Ni chi le ma ? »
[1] pour demander « Comment tu vas ? » - le fait que notre estomac ait été le premier objet d’attention de tous nos hôtes est une belle preuve d’altruisme.
C’est d’ailleurs toujours assez amusant de manger avec une famille chinoise car dès que vous relevez les baguettes, vous entendez immédiatement « Chi chi !»
[2], et ils n’oublient jamais non plus de resservir votre petit verre de bière ou votre coupelle de thé en ajoutant « He he !»[3]. Il m’est arrivé aussi de devoir accepter avec un sourire tordu les meilleurs morceaux de viande que me mettait une attentive mère de famille dans mon bol alors que c’étaient justement tous ceux que j’avais discrètement évités d’attraper : os, peau, gras, viscères…Si la nourriture est une des premières choses que les Chinois vous offrent, ils ne négligent pas d’autres biens précieux : ouvrir la porte de leur maison, si modeste soit-elle, et partager leur temps. Nous qui « courons » et enchaînons souvent les activités comme des perles qui s’entrechoquent, nous avons de quoi être surpris quand notre simple présence, souvent imprévue, a le pouvoir de faire bifurquer le déroulement de leur quotidien. La cousine adoptive de Tian Bao a ainsi pris quelques jours de congé dans le rythme pourtant diabolique qui la lie à son travail (qui ne lui laisse pas un seul jour de répit dans la semaine et lui accorde uniquement les jours fériés dans l’année) pour nous accompagner dans le tulou où elle avait vécu. Elle se délectait elle aussi de ce « temps retrouvé » au milieu des siens, ce retour aux sources et à sa vie passée qui permettait également à son fils de sortir de sa routine urbaine et solitaire…Mais cette disponibilité envers son cousin et ses drôles d’amies françaises était sans conteste un cadeau sans prix.
La famille de mon ami hakka, qui s’est rapidement transformée en une sorte de vivier incroyable dans lequel puiser mille découvertes, est d’ailleurs à plus d’un titre assez exceptionnelle et insolite : ses parents avaient déjà trois enfants quand la loi de l’enfant unique est entrée en vigueur. Cela ne les a pas empêché d’avoir envie d’un quatrième et de le faire, en détournant les règles sociales jusqu’au point de le déclarer né…deux ans avant ! Outre l’effort que cela lui coûte pour se rappeler sa « fausse date de naissance », ce subterfuge a conduit notre compagnon (car le quatrième en question n’est autre que le bien-nommé « Trésor du ciel »
[4]) à assumer tout son développement (éducatif notamment) avec deux ans d’avance. Il en sourit en nous confiant qu’il n’était pas le seul sur les rangs de l’école à être « le plus petit », ce qui laisse deviner une révolution en silence de plusieurs parents chinois…Cette courageuse transgression ne les a pas non plus fait reculer devant l’idée d’adopter, quelques années plus tard, une petite fille de la montagne pour lui permettre de recevoir de meilleures conditions de vie et d’éducation. Cependant cette idée était restée au stade d’envie et n’avait pas pu se concrétiser pour des raisons que nous n’avons pas comprises. Quant à sa cousine – qu’il appelait ainsi à cause de son âge proche du sien car en réalité c’était plutôt sa « tante » puisque la sœur adoptive de son oncle, elle avait été adoptée pour ces mêmes raisons, avec peut-être une autre intention : celle d’élever ensemble des membres de la famille de sexe opposé et qui pourront éventuellement se marier, sans que cela soit incestueux. Cette étonnante pratique pour un regard occidental n’est pas sans rappeler la légende ancienne de Fuxi et Nügua, deux figures mythiques, frère et sœur autant que conjoints et qui seraient à l’origine de la race chinoise. Pour l’aspect pratique de l’adoption, que l’on sait si compliqué et long chez nous, Tian Bao nous soutenait qu’il ne reposait souvent que sur la base d’un accord entre les deux familles, sans plus de complications administratives. Sœur « adoptive » de mon petit frère coréen (peut-on d’ailleurs le dire dans ce sens là ?), ce « chemin raccourci » m’a laissée particulièrement perplexe. Mais ceci n’était qu’un début et dans ce jeu des mille familles chinoises, je n´allais pas de sitôt être rassasiée de surprises.

La famille, au niveau émotionnel, est véritablement le noyau, le cœur de la problématique d’une existence affective, entre celle à laquelle on appartient et à laquelle on reste fidèle et celle à construire, les deux étant intimement liées. Notre ami nous a confié ses préoccupations face à ses aspirations, plus tournées vers le voyage, et celles de ses parents, ancrées dans une réalité plus pragmatique, mentionnant l’intérêt et l’avantage d’avoir des enfants qui n’aient pas un âge trop éloigné de ceux de leurs cousins, orchestrant ainsi un bonheur conjointement à la synchronisation impossible des destins. Les jeunes Chinois, à travers les multiples discussions que j’ai eues avec eux sur ce thème, m’ont donné cette impression très forte qu’ils étaient tellement incapables d’ignorer la position et les volontés de leurs parents qu’ils les intériorisaient au point d’être convaincus qu’il n’y avait pas d’autre voie possible. Bien que désirant parfois d’autres modèles, ils se conforment en général à celui que les générations antérieures ont forgé. La rébellion n’a pas lieu d’être, la voix des aînés est celle des justes…La culture chinoise reste donc encore très imprégnée par cette conception ancestrale du bonheur liée à la famille. Réduire la fertilité des hommes et des femmes ne fait qu’exacerber tous les désirs, désormais focalisés sur un seul centre d’attention, l’enfant unique.

L’enfant et le couple.

J’arrive là à un sujet qui a brûlé ma curiosité plus que tout autre pendant mon dernier séjour en Chine. On disserte beaucoup sur la question de l’enfant unique et c’est vrai que ce contrôle des naissances engendre à plus d’un titre de vraies interrogations à propos de l’éducation mais aussi de la formation de la nouvelle société chinoise. Ajoutée à la préférence de descendants masculins, cette orchestration démographique aura des conséquences particulières sur l’équilibre du pays puisque ce despotisme gouvernemental conduit déjà à un nombre inégal de filles et de garçons. Au-delà de l’obligation de se limiter à un enfant, il faudra donc également s’exposer au risque de ne plus trouver de partenaire. Que réserve un tel sort à sa population : l’exode, la dépression ou de nouveaux schémas familiaux ? Les Chinois importeront-ils la psychanalyse occidentale pour pallier le désarroi existentiel qui guette leurs consciences comme ils importent nos médicaments pour soigner leurs maux ?
Ce thème a beau faire couler de l’encre, ce dont on parle moins par contre et qui me semble pourtant passionnant dans le domaine des mœurs familiales, c’est ce qui se passe dans le périmètre plus intime de la maison. En particulier, l’habitude de dormir avec son enfant. J’ai habité pendant un an avec une amie chinoise sans qu’elle n’aborde une seule fois la question et pour cause : pour eux ce doit être aussi naturel que d’apprendre à lacer ses chaussures ou de manger avec des baguettes. J’aurais pourtant pu percevoir des signes de cette coutume à plusieurs reprises mais le contexte m’a brouillé les pistes : pendant mes premiers jours en Chine, j’étais hébergée par une collègue chinoise qui avait deux enfants de quatre et deux ans. Elle m’avait laissé leur chambre et elle dormait avec eux. Certes il n’y avait qu’un lit simple dans cette pièce alors qu’il y avait deux enfants mais la simple existence de cette chambre garantissait inconsciemment un schéma connu, normal. Plus tard, ma colocataire m’a invitée dans sa famille à Shenzen et, comme il n’y avait qu’un lit dans la chambre qu’elle me laissait, elle est allée dormir avec sa mère et sa sœur dans une autre chambre. Il n’y avait là aussi qu’un lit assez petit, et je me souviens avoir été gênée par cet aménagement en mon honneur ; je m’étais demandé comment elles s’étaient débrouillées, mais je n’avais pas spécialement remarqué que ce nombre de lits trahissait une inadéquation par rapport au nombre de personnes ayant habituellement à vivre sous le même toit. Le fait de dormir en famille n’avait pas non plus particulièrement attiré mon attention puisque j’ai souvent dormi avec mes frères étant petite et qu’il m’arrive encore fréquemment de dormir avec des amis si l’espace manque ou si l’on se retrouve dans des endroits où il n’y a qu’un lit. Là encore, j’avais plutôt été interpellée par le fait que le père dorme ailleurs (dans le salon ou un autre lit, ou encore un des hôtels qu’il gérait, je ne sais même plus exactement), ce qui confirmait les confidences de mon amie sur la mésentente du couple que formaient ses parents. Cet échec conjugal semblait d’ailleurs avoir pour conséquence une position peu commune de la part des deux parents face au célibat de leurs filles, puisqu’ils se retenaient d’aborder cette question, comme s’ils n’osaient pas se porter garants du mariage, vu le peu de bonheur que la vie conjugale leur avait inspiré. Mon amie me racontait que cela n’empêchait pas sa grand-mère du Yunnan de prendre allègrement le relais et d’inventer des stratagèmes pour lui présenter des garçons de bonne famille lors de ses rares passages chez elle à Kunming. En tout cas, ces autres questions ou préoccupations m’avaient fait ignorer les indices que j’avais eus sous les yeux sur la drôle de distribution des chambres et des lits dans une famille chinoise.
Pendant mon séjour dans la famille de Tian Bao trois ans plus tard, dans le Fujian, le quotidien partagé avec quelques parents et leurs jeunes enfants a fait voler en éclats ma distraction. Le frère de Tian Bao et sa femme, tous deux Hakkas
[5] ont un fils de sept ans, vif et malin, qui a la chance d’avoir une belle chambre. Cependant, dès le deuxième soir, je l’ai vu se faufiler dans la chambre de ses parents, une peluche sous le bras. Nous étions en train de siroter le thé du soir et j’aurais pu ne pas y prêter vraiment attention si Tian Bao n’avait fait ce commentaire, un sourire aux lèvres : « Ah, les enfants chinois n’aiment vraiment pas dormir tout seuls…». Je lui demandai alors s’il allait souvent dormir avec ses parents. « Toutes les nuits je pense »…Mon étourderie s’évanouit d’un seul coup. « Toutes les nuits ? Tu veux dire que ses parents ne dorment jamais seuls tous les deux ? ». En réalité, cette habitude chinoise de dormir avec son enfant éveilla peut-être en moi plus de questions autour de l’intimité du couple que sur l’autonomie de l’enfant, au début en tout cas. Mais bien entendu, on ne parle toujours qu’à demi-mots de ces sujets avec les Chinois peu diserts sur les questions privées et je sonda le mystère de façon très détournée, d’autant plus que mon ami m’avoua que lui aussi avait dormi longtemps avec ses parents, jusqu’à l’âge de dix ans. Etant le dernier d’une famille de quatre, cela laissait songeur…Ce n’est qu’avec le recul et les notions occidentales qu’il avait acquis au cours de ses études et de son séjour en France qu’il réalisait lui-même que cela pouvait paraître bizarre aux yeux des étrangers. A travers cet exemple, j’avais touché du doigt un sujet qui ne cessa de m’obséder pendant tout le voyage : je ne pus m’empêcher alors d’introduire une nouvelle question à mes échanges avec tous les Chinois que je croisa ensuite : « Jusqu’à quel âge as tu dormi avec tes parents ? », ou « Quand tu seras père ou mère, penses tu que tu dormiras avec ton petit ? Combien de temps ? ». Cela peut paraître incongru mais il n’y a pas de conversation plus savoureuse avec les Chinois que celles qui sont gouvernées par le naturel le plus désarmant.
J’ai appris du coup beaucoup de choses : tous ceux et toutes celles que je rencontrais avaient en effet dormi avec leurs parents jusqu’à l’âge de six ans minimum. Un soir, nous étions en train de grignoter des haricots glacés et « poilus » (un délicieux amuse-gueule) avec Tian Bao, sa cousine et son mari sur une place de la ville et je commençais à enquêter quand surgit un nouvel élément de surprise : le jeune homme me répondit « jusqu’à huit ans » et Tian Bao traduit : « huit ans, ce qui peut vouloir dire sept ou six. » - « Pardon ? ». « Oui tu sais, notre façon de compter l’âge…En Chine on compte les neuf mois passés dans le ventre de la mère et, en plus, si quelqu’un est né à la fin de l’année, quand arrive le Nouvel an chinois – fin janvier ou février – il prend un an de plus. Ce qui fait qu’un bébé de deux mois peut avoir deux ans ». Je restai perplexe, amusée, et me demandai si ce n’était pas ce genre d’expérience qui avait conduit Henri Michaux à affirmer que « le Chinois [avait] l’âme concave ». La jeune épouse de ce garçon m’expliqua, elle, qu’elle avait dormi jusqu’à l’âge de neuf - dix ans avec sa mère ; ensuite, l’école l’avait conduite en pension mais à chaque retour dans la famille, elle continuait à partager le lit de sa mère. Apparemment les parents ne dormaient jamais ensemble. Entre ces découvertes et l’affirmation de mon amie chinoise qui me disait que dans un mariage l’amour était secondaire, je finis par me demander si effectivement, les couples avaient la moindre envie de partager une certaine intimité.
Devenir père et mère, quoiqu’il en soit, semble jeter aux oubliettes une relation d’amants. Je ne pouvais cependant me résoudre à une telle froideur dans les rapports affectifs des parents chinois, d’autant plus que, si on ne s’embrasse pas en public, il est de plus en plus fréquent de voir des démonstrations de tendresse, en particulier chez les jeunes, dans les bus, les métros, les parcs…J’essayais de trouver d’autres espaces de liberté aux parents mais n’en trouvais pas. Il est habituel, par exemple, de faire la sieste en Chine (une demie heure au moins, absolument n’importe où, les bras repliés devant soi sur une table s’il le faut quand on n’a pas l’opportunité de rentrer chez soi), mais, même à ce moment-là, depuis mon « poste d’observation » dans la famille du Fujian, je remarquais que l’enfant venait se glisser entre ses parents. Ne pouvant pas transgresser toutes les règles de la pudeur dans mes conversations avec mes amis chinois, j’essayais de résoudre seule l’énigme par quelques déductions venant de ce que j’observais. Mais je ne voyais rien ! Tian Bao nous livra un jour une piste, sentant probablement notre désarroi, en ironisant : « oh bah l’enfant est posé là dans le lit, il dort, il ne gêne pas… ». Soit : on ne doit pas duper les enfants avec des histoires alambiquées au moment de leur expliquer comment ils viennent au monde, donc. Mais cet aspect de la vie familiale reste pour l’instant un véritable mystère à mes yeux…
Une autre habitude me dérouta également : quand la femme accouche, il arrive que les six premiers mois, elle ne dorme plus avec son mari mais avec sa belle-mère et le bébé. Personne ne sut me dire où allait le pauvre homme exclu de ce royaume résolument maternel…Quand j’interrogea une jeune femme rencontrée dans le train sur ce même thème, elle rit beaucoup et me dit finalement : « Oui c’est vrai, le mari peut se plaindre ». L’enfant est ainsi avant tout une affaire de femmes. La protection est en tout cas immense. S’ajoute à cela, le fait de ne pas se doucher le premier mois après avoir mis au monde sa progéniture, ni de se laver les cheveux, pour ne pas « attraper de vent ». Mais ceci, me précisa Tian Bao, n’est pas toujours respecté par toutes les jeunes mamans. Vu l’évolution de la société, c’est vrai que la tradition casse le glamour vers lequel courent les jeunes femmes asiatiques… !

Il va sans dire que même si certaines des personnes que je consulta me répondirent qu’elles essaieraient de limiter cette coutume de dormir avec son enfant à l’âge de deux ans, notre conception occidentale de séparer l’enfant dès son plus jeune âge de ses parents est absolument incompréhensible, voire la preuve d’une grande cruauté aux yeux des Chinois. Et il est vrai qu’une fois passées toutes ces surprises sur les habitudes chinoises, je me suis mise à observer les nôtres en accumulant de plus en plus de doutes. D’où nous sort en effet cette idée de mettre un bébé dans une chambre à part ? N’est-ce pas monstrueux de garder un enfant neuf mois à l’intérieur de soi et d’avoir cette obsession de « la distance » dès le début ? Quelles conceptions psycho – éducatives pouvaient être si éloignées de la tendance naturelle des êtres humains (ou des animaux) à protéger leur progéniture ? Car dans de nombreuses cultures, un enfant qui dormirait seul mourrait probablement, à cause du froid ou d’autres dangers. En me remémorant mes périples passés, je pris conscience que j’avais déjà été exposée à ces pratiques et que je m’étais posé cette même question de l’intimité, chez les Mongols du nord notamment, qui partagent la yourte ou chez les familles tibétaines, qui dorment tous ensemble sur une sorte de kang, le lit constitué d’une large planche de bois au-dessus du foyer où l’on brûle du bois pour chauffer la pièce. Mais je crois que nous sommes toujours plus ou moins programmés, inconsciemment, à accepter des différences très marquées avec des peuples qui nous semblent fortement imprégnés d’un héritage traditionnel, tandis que les cultures citadines, saoulées de progrès et d’occidentalisation, nous surprennent lorsqu’elles divergent tant avec nos habitudes.
Chez nous cependant, cette façon de faire semble remonter à loin et n’est pas forcément le fruit de théories psychanalytiques récentes. L’Eglise a recommandé l’usage du berceau dès le haut Moyen-Âge car il s’agissait « d’interdire entre parents et nourrissons ces contacts charnels assimilés au péché »
[6]. Il y a donc un parfum d’inceste qui guide nos pratiques et nous rapproche plus, à l’heure actuelle, des Américains plutôt que des Esquimaux qui dorment sous la peau de bête collective. Mais cela va aussi forcément de pair avec nos nouvelles conceptions du couple et le fait de sauvegarder son intimité au-delà de la quête obsessionnelle d’avoir des enfants. On imagine mal un père occidental, étant déjà de plus en plus enclin à se tourmenter sur le rôle de sa paternité, chassé du lit conjugal par sa compagne ou le cédant momentanément à sa mère ! Après avoir questionné suffisamment de Chinois pour me rendre compte que cette habitude était bel et bien culturelle et non pas le fait isolé de quelques familles du Fujian, je décidai alors d’interroger parents et amis européens sur cette même question : car si ce qu’ils font me semble bizarre, ce que nous faisons de notre côté ne l’est sans doute pas moins. Où est la norme ? Dormir avec ou sans son enfant ? Proche ou loin ? Le laisser pleurer ou le prendre dans ses bras ? L’allaiter dès qu’il demande ou réguler ses repas ? Comme je suis bien la dernière à avoir la moindre certitude concernant ces questions, j’ai sélectionné un répertoire de proches qui semblaient être la cible idéale pour de telles interrogations : à commencer par ma mère, puis des amies avec de jeunes enfants et enfin toutes celles qui étaient sur le point d’accoucher et que le sujet allaient forcément passionner puisqu’il était question de bébé. J’ai d’ailleurs naturellement été portées à mener mon enquête auprès des mères plutôt que des pères alors que ce phénomène concerne autant les unes que les autres. Parce que ce sont plus elles qui se lèvent la nuit pour nourrir le bébé ? Ou étais-je influencée par le fait que les naissances m’aient toujours été annoncées par la maman enceinte plutôt que par le futur papa ? Peut-être les oubliais-je également, ces pauvres pères, à cause de leur fâcheuse tendance à disparaître du discours de leur compagne quand l’intérêt de celle-ci se déplace vers le petit être caché sous son nombril…En tout cas, ce ne sont malheureusement pas ces charmantes futures mamans qui me fournissaient les réponses les plus fiables car même si elles avaient toutes prévues « la chambre du bébé », elles ne savaient pas trop ce qu’elles feraient au début. Par la suite, j’ai pu observer que le berceau était souvent à roulettes et facilement déplaçable dans la chambre parentale. Quant à ma mère, elle me raconta que mon frère et moi avions dormi seuls dès le début, sauf à un moment à cause d’un problème d’espace ; ensuite, mes parents avaient emménagé dans un appartement plus grand et nous avaient réservé une chambre commune puis, à l’arrivée du fils adoptif, mon frère aîné eût sa propre chambre tandis que je partageais la nôtre avec ce petit frère étonnant qui murmurait des mots coréens à ma mère quand elle venait nous embrasser avant de dormir…Deux ou trois ans plus tard, nous avons déménagé dans une maison et c’est ainsi qu’à l’âge de neuf, huit et cinq ans et demi, nous nous sommes installés tous les trois dans nos propres chambres. Mes parents, ayant connu des répartitions beaucoup plus communautaires dans leur enfance - « la chambre des cinq filles » contre la « chambre des cinq garçons » dans la ferme maternelle et les paires par âge et par sexe sous le toit paternel - avaient donc fait pour nous le choix du « chacun son espace». Et il est vrai que je me souviens que nous en étions assez vite très jaloux. Cela a t-il influencé pour autant notre rapport à l’autre, la pudeur dans nos relations familiales ? Ou marqué notre goût pour l’indépendance, du secret et notre besoin farouche d’espace intime ? Y a t-il vraiment un lien de cause à effet ?
Je ne m’étais à vrai dire jamais vraiment interrogée sur ces questions mais rapidement, je me suis rendu compte que dormir loin de son enfant, en particulier au début, me paraissait finalement beaucoup plus saugrenu que de dormir avec. Je troquais nos habitudes contre les mœurs chinoises au moins pour la première année. Je rougissais même quand les Chinois m’interrogeaient sur nos pratiques et que je sentais dans leur regard que nous étions des parents indignes dont l’obsession consistait à se débarrasser au plus vite de leurs petits. La jeune femme rencontrée dans le train me fit également un intéressant volte-face en me disant : « J’ai vu à la télévision que vous avez beaucoup de chiens et de chats en Europe et que même lorsque vous avez un bébé, l’animal est là, à côté. Comment vous faites ? Vous ne trouvez pas ça dangereux ? Et les maladies ? ». Avant de lui répondre en riant que les animaux domestiques étaient chez nous plus vaccinés encore que les enfants, je restai perplexe en réalisant la justesse de sa question. Comment se faisait-il que l’on réaménage presque la maison avec l’arrivée du bébé (meubles à contours ronds, prises électriques protégées, table à langer, chaise pour le bain, berceau et contour de lit etc) mais que dans cette même maison on mette des animaux à griffes et à dents pointues ? Ceux-là même dont les poils provoquent des allergies, voire exposent la femme enceinte à la toxoplasmose ? Je ne conteste pas l’instinct de ces animaux apprivoisés à faire attention à ces petits d’hommes avec lesquels ils cohabitent (quoique je pourrai comprendre aussi leur exaspération quand leur queue ou leurs oreilles deviennent un jouet) mais ma compagne de rails avait touché là une belle contradiction de notre société aseptisée. J’avais déjà entendu plus d’une remarque concernant le nombre impressionnant de chiens dans notre pays mais jamais leur présence n’avait été contestée sous cet angle-là.
Ces nombreuses conversations qui multipliaient à chaque fois mes doutes, m’ont naturellement conduit à penser que nos dogmes éducatifs et sociaux étaient aussi dictatoriaux, dans notre inconscient, que les normes culturellement établies en Chine. Ce qui, en soi, est un peu traumatisant. Heureusement, j’ai eu l’occasion depuis de connaître des familles occidentales qui ne respectaient pas les théories à la mode et s’en remettaient à leur instinct. Tout ce qui est critiquable et source intarissable de commentaires de la part des autres est, en général, beaucoup plus proche d’une certaine forme de liberté, et, loin de m’inquiéter, a tendance à me rassurer. Les questions que soulèvent toutes ces habitudes chinoises sont en outre autant d’ordre éducatif que psychanalytique ou social : qu’est-ce que le fait de dormir avec ses parents des années durant entraîne dans le développement de l’individu ? Qu’est-ce que cela révèle dans la conception du couple ou de l’amour conjugal ? Quels rapports affectifs gouvernent les liens entre les personnes d’une même famille, d’une même communauté ? Bizarrement, Tian Bao évoquait l’habitude de porter son enfant dans le dos (dans un tissu enroulé autour de la taille) comme un facteur d’éloignement entre la mère et son enfant : un de ses professeurs expliquait que si les Chinois n’avaient pas l’habitude de regarder dans les yeux, c’était parce qu’ils avaient été privés de ce regard réciproque avec la mère dès leur premier âge. Dans certaines cultures, le regard peut en effet être chargé de sens négatif. C’est le cas pour l’Inde où les mères doivent éviter de croiser le regard de leur fils pour ne pas lui jeter le mauvais œil. Mais je n’ai jamais rien entendu de tel en Chine et cette mise à distance supposée me paraît contradictoire avec le rapprochement très intime du coucher. J’ai lu aussi chez Boris Cyrulnik
[7] que certaines mères chinoises masturbaient parfois leur fils pour qu’il s’apaise et s’endorme. Je n’ai cependant pas été jusqu’à vérifier ces faits ni intégrer cette question dans mes « micro-trottoirs » informels (« dormez vous avec votre fils ? Jusqu’à quel âge ? Le masturbez vous pour qu’il se calme et fasse de beaux rêves ? »).
Inutile de préciser que certaines questions, en Chine, ne se posent d’ailleurs pas. Il y a même des mots à éviter, sans compter, bien-sûr, des assemblages de mots, c’est-à-dire des sujets franchement tabous. Je me souviens encore de la tête de Ma Yang, chez nous, quand elle m’entendit un jour m’exclamer « Ah ces communistes ! » : elle se redressa vivement, posa son doigt devant ses lèvres, regarda si toutes les portes de notre appartement étaient bien fermées et me dit plusieurs fois « Chut chut ! Fais attention, dis pas ça ! ». Ca m’avait plutôt amusée car peu de temps avant, je l’avais entendu râler elle-même contre le régime, nous étions dans un couloir de l’hôpital traditionnel où je venais soigner une intoxication alimentaire à base de cocktails de plantes, et cette fois c’était moi qui lançait des regards autour de nous pour m’assurer que les murs n’aient pas d’oreilles. Or, le fait que ce soit moi qui me plaigne avait dû lui faire craindre des dérapages autres et il était de son devoir de me freiner. J’inscrivais donc dans mon répertoire de mots à bannir « communiste ». Et, dans cet abécédaire de l’interdit, figuraient aussi toutes sortes de mots glissant vers le champ lexical sexuel. C’est elle, là encore, qui m’y incita et, plus généralement, le silence de tous les autres. Elle m’avait en effet parlé d’une collègue française qui s’était confiée à elle, lui exposant dans les moindres détails ce qui l’attirait chez son amant, ses frustrations, ses désirs…Ma discrétion imprégnée d’intuition culturelle sur ces domaines intimes ne l’ayant pas habituée à de tels épanchements, elle me dit, horrifiée : « Non mais c’était atroce, je savais plus où me mettre, elle ne se rend vraiment pas compte qu’en Chine ça ne se fait pas du tout, on ne se raconte pas ça ! ! ! ». Sa réaction me fit tellement rire qu’elle finit par se détendre mais je compris clairement à ce moment-là que les axes directs ne seraient jamais la meilleure formule pour connaître le monde intime des Chinois. C’était peut-être cela, le détour par le biais préconisé par Lao Tseu…

L’infantilisation de l’autre.

Conséquence ou non des mœurs familiales, j’ai eu l’occasion d’observer à maintes reprises cette tendance des Chinois à infantiliser l’autre, tendance qui a peut-être un lien avec la sur-protection qu’ils manifestent auprès de leurs enfants. Et, quand on est étranger dans ce vaste pays, balbutiant encore cette langue aux tons complexes, on doit parfois donner l’impression d’être aussi fragile et démuni qu’un enfant…Prendre en charge l’autre est aussi un devoir que s’imposent certains Chinois, en particulier quand ils reçoivent. Quand on n’est guère habitué à être sous l’autorité de quelqu’un, il faut beaucoup de souplesse pour recevoir ce protectorat sans sourciller. On vous guide quelque part en vous attrapant par le bras ou la main, on vous dicte ce que vous devez faire avec une autorité surprenante. J’ai parfois dû insister fermement pour faire comprendre que j’étais la personne la mieux indiquée quand il s’agissait de prendre des décisions qui me concernaient : cela n’était certes pas lié à des orientations qui auraient fait basculer mon destin mais qui me paraissaient relativement personnelles, comme la santé. Plus d’une fois j’ai en effet dû lutter pour que l’on me laisse me soigner comme bon me semblait quand je tombais malade : je voulais m’en remettre à la médecine traditionnelle, on me regardait avec incrédulité en m’assurant que je devais suivre des prescriptions de médecine occidentale. Je renonçais, on me trouvait têtue. Je ne guérissais pas au bout d’une demie heure, on accusait mon acharnement qui me portait à avoir davantage confiance aux racines et à la corne d’antilope qu’aux antibiotiques. Il peut paraître insolite de se faire taper sur les doigts par les Chinois lorsque l’on s’intéresse à leur médecine ancestrale. C’est pourtant le cas très fréquemment car les citoyens ont maintenant tendance à désacraliser leurs traitements, jugés efficaces pour des affections bénignes mais pas pour des maladies plus importantes, et, pour eux, la modernité vient de l’ouest et c’est donc vers cette médecine qu’il faut se tourner si l’on veut être dans le coup. Alors une occidentale qui revient aux plantes, c’est vraiment le monde à l’envers…J’avais beau leur expliquer que les médicaments n’avaient quasiment jamais existé chez moi - j’avais en effet découvert à l’âge de dix-sept ans que les seules pastilles que ma mère nous administrait en cas de faiblesse étaient normalement destinées aux enfants de moins de trois ans - ils ne supportaient pas l’idée que je disqualifie par mon attitude la valeur de ces produits miraculeux de l’ouest. Mais le pire, c’est que s’ils finissaient par céder à mon obstination en me laissant ingurgiter leurs breuvages, ils n’abandonnaient pas pour autant la garde.
L’alternance de chaleur humide et de climatisation glaciale m’ayant rendu fébrile lors de mon dernier voyage, j’ai dû faire une pause « convalescente » pendant que nous étions dans la famille de Tian Bao, et cela m’a donné l’occasion de vérifier encore une fois cette attitude de circonspection face à mon refus de prendre des médicaments occidentaux. Pour guérir, je me fiais au meilleur remède du monde, le repos, et savourais le respect du frère de mon ami : je l’entendais revenir du marché, vérifier discrètement mon état léthargique et se mettre silencieusement à faire la cuisine…Les hommes ont parfois cette qualité suprême de laisser les êtres autour d’eux vivre dans une paix royale. On interprète parfois cela comme un manque d’attention mais ce n’est souvent qu’une excellente intuition masculine…Je n’ai cependant pas eu le temps de me bercer à cette pensée car son épouse est arrivée en trombe de l’école où elle travaillait et, sans avoir nullement quitté son rôle de maîtresse, s’est précipitée sur moi, m’a sortie sans égard de ma torpeur, et a jeté sur moi toutes ses bonnes intentions maternelles dans une brusquerie tragi-comique : après m’avoir pris le pouls et, avant que je n’ai eu le temps de réaliser quoi que ce soit, elle s’est mise à m’enfoncer dans la bouche des quartiers de clémentine amère pour me redonner de l’énergie. Heureusement que j’avais la bouche pleine car j’ai eu beaucoup de mal à contenir un fou rire malgré la fièvre. Depuis combien de temps ne m’avait-on pas donné à manger comme à un enfant de deux ans ? Autant dire qu’avec ces pratiques, j’ai réuni toutes mes ressources pour que le yang et le yin en moi s’équilibrent rapidement et que l’on arrête de me materner de façon aussi autoritaire. Cette tendance à infantiliser ne trouve en effet aucun écho dans l’univers indépendant du voyageur aguerri, et encore moins de la satisfaction. Je me souvenais avec nostalgie des tisanes de thym au miel de ma mère…des grogs l’hiver avec des amis…et quelques jours après cet épisode, Cath soulagea mes muscles affaiblis par un massage ayurvédique particulièrement réconfortant. Nous rigolions ensemble de toutes ces « agressions » infantilisantes dont nous avions été tour à tour victimes et partagions notre complicité autour d’autres pratiques orientales qui nous semblaient de meilleure augure.
Cette envie de « contrôle » sur l’autre (souvent issue des meilleures intentions), qui se traduit souvent par une autorité dans les gestes, est une façon d´apprivoiser l´inconnu comme de se donner un rôle mais ne résume heureusement pas le rapport que les Chinois ont à l’autre. Au-delà du nid familial, il y a le cercle plus vaste des relations, une notion essentielle pour eux mais qui m´a en grande partie échappé car cela me concernait peu (les « Ganxis »
[8] sont en effet déterminantes dans les affaires et autres négociations). Et entre les filets de ces réseaux, il y a encore une autre sphère, sociale et informelle, qui ébauche un lien social, perceptible à travers les manifestations les plus courantes, dans la rue, sur les places, de simples manières d´être au monde, ensemble.
Ce portrait incomplet de la famille chinoise me porte vers cette question : les générations futures cultiveront-elles encore le culte des ancêtres ? J’ai souvent pensé que l’amour, dans une famille, ne pouvait jamais trouver un fond dans des déclarations ou des preuves matérielles, mais n’était rien d’autre que de la présence, même – et peut-être surtout - quand on est loin. Et la famille chinoise, pour le moment, semble encore exceller en cela…Mais la loi de l’enfant unique ne conduit-elle pas à une prise de pouvoir de l’individualisme et de l’égo ? La fièvre consommatrice au désir insatiable de la possession ? Et cette quête de tous les pouvoirs ne risque t-elle pas de détrôner encore une fois l’être au profit de l’avoir, la présence au virtuel, l’ancestral à l’instantané ?


[1] « Tu as mangé ? »
[2] « Mange mange ! »
[3] « Bois bois ! »
[4] Traduction littérale du prénom « Tian Bao ».
[5] Une branche de la population han, qui a migré dans le sud il y a très longtemps et qui, traditionnellement, vivent dans les tulous, maisons communautaires.
[6] J.Gélis, M.Laget, M-F Morel, Entrer dans la vie, naissances et enfances dans la France traditionnelle, 1978.
[7] Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives
[8] Ganxi = relations.

Photos : 1/ Enfants hakkas, Fujian - 2/"Lao Hu", neveu de Tian Bao - 3/Cousine et petit cousin de Tian Bao, Fujian - 4/Grand-mère et bébé bougon, Hangzhou - 5/Père et fille dans un jardin de Suzhou - 6/Mère et fille, jardin de Suzhou - 7/ Anniversaire du père de Tian Bao, Fujian - 8/ Tian Bao et son petit cousin, Fujian

lundi 28 avril 2008

La Chine des rails et déroute : l´individu et le nombre



Sept cent millions de Chinois et moi et moi et moi…
Jacques Dutronc

Le complexe du nombre.

Est-on forgé par la conscience de notre appartenance à un peuple à travers le nombre d’individus qui le compose ? Dans mon pays d’une dizaine de millions d’habitants, je ne m’étais jamais posé cette question. Je me rappelle plutôt l’effort de mémoire que cela me demandait pour le cours d’histoire et de géographie au primaire, de retenir le nombre d’habitants de l’Hexagone, la superficie et la densité…C’était donc une notion relativement abstraite, un chiffre qui me parlait peu. Je comparais la France avec les autres pays de l’Europe pour constater que sa forme était équilibrée sur les cartes, des contours nets et gracieux, l’élégance même, à côté de l’Espagne massive et lourde, la botte italienne trop maigre, les petits pays informes, l’Allemagne imposante et sans charme…De plus, la France était le seul pays à me donner l’impression d’être bien « droite » sur les globes ou les cartes, alors que les autres étaient inclinés ou mal fichus. Quelle fierté géométrique ! Mais outre ces considérations, la population ne m’intriguait pas, ne me disait rien : je savais que mes grands-parents, en ayant engendré du côté maternel comme du côté paternel dix enfants participaient au bon score de la natalité française. J’étais loin de ruminer des pensées autour de la question de l’enfant unique, quand mes frères et moi grandissions loin de cousins et cousines que nous connaissions à peine. Du côté maternel, nous sommes actuellement plus de deux-cent trente et moitié moins du côté paternel (la famille angevine bat donc à plate couture la famille bretonne) mais les deux sont composées de gens que je pourrais croiser dans la rue sans les (re)connaître. Dans le noyau nucléaire, nous allions encore au-delà des habitudes puisque mon petit frère avait lui tous les traits de « l’étranger », alors qu’il nous était plus proche et plus familier que quiconque : ce frère adoptif aux yeux bridés, d’origine coréenne, arrivé à l’âge de trois ans et demi quand nous en avions six et sept avec mon frère aîné, n’était pas quelqu’un qui arrivait de loin, n’était pas une pièce rapportée au puzzle familial, mais, le plus naturellement du monde, notre frère. Au-delà des personnes qui m’étaient proches et de toutes celles que nous fréquentions, visages aux traits étrangers ou familiers, le nombre d’habitants du pays, la conscience d’appartenir à une « population » représentaient donc des notions arbitraires, voire absurdes.
En Chine, par contre, les chiffres se sont dotés d’une autre résonance à mes oreilles et dans mon esprit. Être un individu parmi plus d’un milliard constitue, à travers différents faits, une expérience à part. En Europe, nous caricaturons cet excès jusqu’à confondre tous les Asiatiques pour des Chinois (« ils se ressemblent tous ») – mon frère n’a d’ailleurs pas échappé à cette confusion ni à la cruauté verbale des enfants de l’école qui l’ont surnommé parfois « le chintok ». Inconsciemment, nous sentons que le nombre est en conflit avec l’individualité, que le groupe va à l’encontre de l’égo…Et c’est vrai que ce poids de la multitude est quelque chose qui impressionne dans cet « Empire » sans que cette sensation soit uniquement physique. Outre l’effet de « monde dans le monde », il y a cette impression que le nombre nuit à l’individu, l’écrase, l’anéantit parfois, le rend inexistant : le phénomène « bulldozer », ou « rouleau compresseur ». En Europe, nous grandissons dans des pays où la vie de chacun semble sacrée : s’il se passe quelque chose, une catastrophe naturelle, un accident, un attentat, on déplore et on pleure les morts. En tout cas, on en a l’impression car on en parle, ce n´est pas tabou. Certes les médias se repaissent de la mort comme des vautours affamés plutôt que de glorifier la vie ; il n´empêche : quand le présentateur doit annoncer une noyade, un crash aérien, une disparition ou un charnier, il prend un air grave, pèse ses mots et semble évoquer la perte d´un de ses proches. La mort est peut-être son fond de commerce mais au moins elle a le droit de cité. En Chine, c’est comme si le nombre confondait tous les repères et que la vie individuelle – ou la mort donc - perdait de son intensité en étant noyée au milieu de toutes les autres. Fondu dans la masse, l’individu chinois passe si inaperçu qu’il peut en devenir transparent, pour les autorités politiques du moins : son existence, de ce fait, est aléatoire, ou perçue comme telle. J’ai vécu à Canton en 2002-2003, et ma présence a donc coïncidé avec l’émergence de l’épidémie du SRAS : j’étais d’ailleurs à plus proprement parler aux premières loges puisque la province du Guangdong en était le foyer. Lorsque je m’étonnais naïvement du manque de transparence dans l’information ou encore des stratégies d’évitement pour divulguer le nombre réel de malades ou de morts, Ma Yang me rétorquait souvent qu’à Pékin, le gouvernement s’en fichait absolument qu’il y ait deux mille ou soixante mille Chinois rayés de la carte. « On est tellement nombreux ! » me disait-elle d’un air fataliste ; devant mon incrédulité, elle ajoutait parfois : « notre vie n’a pas d’importance ». Elle me donnait le même argument quand j’étais sur le point de partir pour ma traversée finale et qu’elle me disait qu’elle ne pouvait pas s’imaginer pour sa part « faire une chose pareille », c’est-à-dire voyager seule. « Pourquoi tu penses que c’est vraiment dangereux ?», lui demandai-je dubitative, « je ne me sens pas en insécurité moi ici ». « Tu as raison », rétorquait-elle, « à toi il ne t’arrivera rien car tu es étrangère et c’est trop grave si tu as un accident ou qu’on t’agresse, car ça se transformerait immédiatement en affaire diplomatique. Mais moi je suis chinoise, alors un Chinois de plus ou de moins… » et je l’entends encore ajouter dans un soupir cette remarque qui me surprenait à chaque fois et qu’elle répétait pourtant souvent, « on est tellement… ». Je savais qu’elle n’exagérait pas ; pendant le SRAS, j’avais constaté avec consternation que le phénomène était devenu « important » uniquement quand les médias occidentaux s’en étaient mêlés, et ils ne s’en étaient mêlés qu’à partir du moment où le virus avait fait une victime étrangère et avait passé les frontières pour s’exporter au Canada…A l’intérieur du pays, un ou mille morts n’intéressent donc personne, et à l’extérieur encore moins. Mais paradoxalement, le nombre est pris en considération par les autorités chinoises dès lors qu’il peut produire un effet de masse menaçant : la raison même de la censure au moment de l’épidémie était, entre autres, de ne pas provoquer de mouvement de panique, car cela aurait aggravé encore plus la situation. Certaines personnes en ont été les tristes modèles, en réagissant à la menace du virus en désinfectant leur appartement en faisant bouillir du vinaigre et en s’asphyxiant chez eux. Le nombre n’a donc rien de protecteur : soit il annihile, soit il provoque des raz-de-marée dont on n’est pas sûr de sortir indemne.
La foule crée évidemment un stress particulier et les Chinois n’en sont pas exemptés bien qu’ils soient habitués à ce phénomène. Un départ en train est toujours un festival d’hystérie lié au nombre. Des cas d’accidents par asphyxie ou piétinement sont mentionnés dans les journaux quand il y a un événement particulier : pas forcément le nouvel an chinois mais l’ouverture d’un grand centre commercial par exemple, où des milliers de personnes avides de consommation se ruent à la première heure…pour y laisser parfois leur dernier souffle. J’ai souvent pensé que la perte d’intérêt envers les traditions ancestrales, comme le respect du « qi », le souffle vital, était une cause profonde de ces problèmes actuels : les villes sont polluées et génèrent déjà beaucoup de maladies, le SRAS atteignait aussi les poumons (les victimes mouraient d’étouffement) et il faut croire que le nombre, lui aussi, mène à l’asphyxie.

Ebauche de la notion d’individu.

Face au nombre, au cœur de la multitude, il y a donc l’individu. Et je réalise que je ne le connais pas, que la notion même d’individualité, en Chine, m’échappe complètement. Si je pense à « un », je pense à « enfant ». Mais quand je songe à l’enfant chinois je ne peux faire l’économie de cette pensée intrinsèque : « la famille », et au drame des six adultes penchés au-dessus du berceau du nouveau-né, comme autant de fées à la fois bienfaisantes et maléfiques pour son développement personnel. Dans le meilleur des cas - mais qui sera aussi le pire, quatre grands-parents et deux parents, remplis de l’amour le plus sincère mais aussi le plus dangereux. Les nouveaux petits empereurs chinois sont ces enfants uniques, dont l’égo ne manque pas de souffle. Pourtant, ils me semblent encore être l’écho emblématique de ce tiraillement de l’individu au milieu du nombre : une personne toujours reliée, voire dépendante, et très protégée, par sa famille. Contre l’altérité indifférente, le poids du nombre, il y a ce cercle familial, cette valeur immuable, ce monopole affectif. On observe ainsi peu de rébellion et la marginalité est associée à la dérive (folie, mendicité…). Même si beaucoup vivent loin de leur famille, et de plus en plus différemment, ils restent fidèles à cette envie de plaire à leurs parents, de reproduire « le » modèle. C’est en tout cas ce que j’ai toujours rencontré chez les jeunes entre vingt et trente-cinq ans. Je me souviens avoir été impressionnée par le cas d’un jeune garçon de seize ou dix-sept ans d’une province du nord, traduit en justice pour avoir assassiné sa grand-mère puis ses deux parents, sous la pression trop grande que ceux-ci mettaient à sa réussite scolaire. Quand on n’a ni frère ni sœur, toute l’attention est centrée sur soi et être un bon élève, si ce n’est le meilleur est le moins que l’on puisse faire pour sa famille, qui mise tout sur l’éducation. Ce jeune n’a pas pu supporter cette soupape familiale ni su se rebeller sainement : au lieu de cela il a mené le parricide à son extrême, détruisant tous les membres de sa famille qui devaient certainement agir, aussi sévèrement soit-il, en pensant à son bien. Le jugement passait à la télé et nous regardions cela avec Ma Yang qui me résumait l’essentiel (le documentaire était ponctué de photos, témoignages, bulletins scolaires) et me commentait l’événement : selon elle, nombreux étaient les lycéens ou collégiens exténués par cette course aux meilleures notes qui, s’ils ne passaient pas à l’acte, avaient tous rêvé au moins une fois au cours de leur adolescence d´assassiner leurs parents et grands-parents.

Loin de cette autorité familiale, débarrassé du carcan social, l’individu m’apparaît alors comme une entité abstraite, difficile à saisir. Ce n’est pas une carence de personnalité, mais, d’une certaine façon, les jeunes ne semblent jamais être nés à eux – mêmes, ni vivre entièrement avec leurs idées propres, leurs convictions personnelles, en s’affranchissant de l’opinion de leurs parents. J’ai observé cela à travers plusieurs amis et le thème du célibat chez les filles en est un exemple éloquent : après l’âge de vingt-cinq ans, il est problématique d’être une « catherinette » (inutile de dire qu’une fête en cet honneur ne viendrait à l’idée de personne sous ces latitudes). Une jeune femme de vingt-huit ans rencontrée à Shanghai me rapporta cette anecdote survenue lors du mariage d’une de ses amies : un invité connaissant sa famille s’approcha de son père et lui dit : « Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus mais c’est vrai que tu ne m’avais pas invité au mariage de ta fille ! ». Ce à quoi le père répondit, tranchant : « C’est tout-à-fait normal puisque ma fille ne s’est pas encore mariée ». Il se mura ensuite dans un silence qui se convertit en véritable mutisme pendant toute la fête et jusqu’au retour à la maison. Il explosa alors et dit à sa pauvre fille qu’elle lui avait gâché sa journée et qu’il ne pouvait plus supporter la honte d’avoir une fille encore célibataire. Elle en fit un vrai complexe et culpabilisa d’autant plus qu’elle traversait un désert affectif dont elle ne voyait même plus l’horizon. Elle me confessa qu’elle avait essayé de se mettre avec un garçon mais que la relation était catastrophique, ce qui n’échappa pas au regard de ses parents qui, mettant de l’eau dans leur vin, lui ont sagement conseillé de s’en séparer, en précisant qu’ils ne voulaient pas non plus qu’elle se marie seulement pour se marier. En fait ils regrettaient simplement qu’elle ne trouve personne à son goût. Elle m’avoua ensuite qu’elle était amoureuse d’un jeune homme déjà fiancé, voire marié, ce qui n’arrangeait en rien les choses. Quand j’essayais de la rassurer en lui disant qu’une personne célibataire pouvait tout-à-fait être heureuse, voire parfois beaucoup plus qu’une personne mal accompagnée, elle se renfrognait et me répétait : « Non je crois que c’est moi qui ai un problème et mes parents ont raison ». Nous touchions du doigt un thème sensible : le mariage est une des valeurs culturelles les plus fortes dans de nombreux pays encore et se transforme en un thème aussi tabou parfois que la religion que l’on pratique…ou ne pratique pas.
Les garçons, de leur côté, n’osent pas non plus vraiment afficher leur manque d’intérêt face au mariage quand c’est le cas ; rompu aux conceptions occidentales, un de mes amis valorise beaucoup le fait d’avoir des enfants mais aucunement l’engagement du couple à travers le mariage. Or, il admettait clairement qu’il ne pensait pas affronter sa famille sur ce point et se marierait sans doute malgré son manque d’envie. Le projet personnel se plie donc au modèle familial. Plus inadmissible encore dans une famille, c’est la préférence sexuelle « non conventionnelle ». L’homosexualité reste en effet un tabou de premier ordre, même dans les plus grandes villes dont les lieux gays n’en finissent pas de changer d’adresse tant le phénomène est imprégné d’une censure collective inconsciente. J’ai connu des homos en Chine mais, pendant de longs mois, tout n’était qu’insinuations ou paroles à demi-mots sur ce sujet. Le corps parlait de lui-même : je n’ai jamais vu de déhanché plus féminin que dans la démarche d’un de mes amis chinois. Le regard des autres sur lui n’était pas malveillant mais jamais personne n’aurait fait de remarque ni ironisé sur ce qui se dégageait de lui et rendait évidente sa préférence. Ces amis gays ne parlaient jamais de souffrance. Ils n’évoquaient simplement jamais leurs histoires et les vivaient cachées. Les filles homos sont, quant à elles, restées absolument invisibles à mes yeux.

Taire les différences, étouffer ses propres conceptions, masquer l’être profond qui nous anime, sont autant d’actes qui ne m’ont pas aidée à percer le mystère de l’individu chinois. C’est en grande partie parce qu’il ne semble jamais libéré du groupe que je n’arrive pas à le cerner. On confond d’ailleurs souvent « individualité » et « personnalité ». Ce que je cherchais à comprendre dans cette dualité « multitude – individu », c’était comment chacun pouvait se démarquer face au poids du nombre et le complexe qui en découle. Malheureusement me revient en écho la phrase fatale de Ma Yang « on est tellement » qui pourrait se conclure « que l’on ne va pas, chacun, commencer à se faire remarquer »…Cependant, si j’y réfléchis bien, la différence ne séduit jamais vraiment les gens, où que ce soit. Mieux vaut rester « dans la norme ». D’individu on passe à « individualiste » et cela, à n’en pas douter, les Chinois le seront, si ce n’est déjà fait : le monde capitaliste et la frénésie de la consommation mènent les citoyens vers ce gouffre.

Quant à la personnalité des Chinois, ils n’en manquent évidemment pas. Mais là encore, sous le regard étranger, ils sont souvent confinés aux stéréotypes. François Cheng, auteur chinois naturalisé Français, parle de façon très juste de cette inévitable « castration d’identité » dont nous sommes souvent victimes en qualité d’étrangers ; il décrit un repas relativement mondain avec des Français peu de temps après s’être installé à Paris et nous livre ici le portrait déformant qu’il reçoit de lui-même, mais aussi de tous les Chinois qu’il représente malgré lui : « Après les avoir écoutés, j’ai fini par saisir ce qu’ils exigeaient d’un Chinois. Qu’il soit cet être à l’esprit planant, vierge de tourments et dénué d’interrogations au visage lisse et plat, béatement souriant, fait d’une autre substance que la chair et le sang. Son langage doit être délié, naturel, sans efforts accumulés, sans formes construites, d’une simplicité un peu naïve et son propos doit se ramener à quelque aimable sagesse. Un être primaire en somme, destiné à être maintenu dans sa rusticité native, condamné à être dépourvu de passions et de quêtes plus aventureuses qui le mèneraient vers d’autres métamorphoses. »
[1]
Inconsciemment, ma culture m’avait transmise, partiellement, cette vision. Partiellement car nous ne savons jamais jusqu’à quel degré ces images affectent notre perception. Nous rêvons le monde plutôt que de le vivre et nous disons connaître des êtres qui n’existent pas, ou plus. La distorsion la plus significative que j’ai remarquée jusqu’à présent concerne l’Inde. Les Occidentaux ne laissent pas ce pays être ce qu’il est, une terre inépuisable de contradictions. L’Inde est un mythe intouchable. Et la Chine, une énigme…François Cheng, en parlant de lui, me parlait aussi de moi. Car il s’agit de l’exil en général et non pas seulement de son expérience. Le fait d’être « étranger ». L’individu chinois m’échappe et je me risque à beaucoup d’erreurs d’interprétation en essayant parfois de le décrire. Mais à travers tous les miroirs déformants que l’on m’a tendus et dans lesquels je ne me suis pas reconnue, je sais combien il est difficile de savoir, ou de comprendre, qui est l’autre. J’écris peut-être, d’une certaine manière, pour combler le manque de cette rencontre.

[1] François Cheng, Le dit de Tianyi.


Photos : 1/ Nanjing Lu à Shanghaï (Nicolas Sabre) - 2/grand-père et petit-fils hakka, Fujian - 3/ Autoportrait du neveu de Tian Bao - 4/Petits hakkas nus-pieds pendant une ballade, Fujian (Guénola M)

lundi 18 février 2008

La Chine des routes et des rails : Circuler, se mouvoir


Un long trajet vers un grand pays aux serrures compliquées. Tout y rouille, sauf le ciel.
Paul Eluard.


Une fois une ville apprivoisée, il y a les voyages. Et, dans ces voyages, l’expérience troublante des autres villes, des autres régions et ce constat : malgré l’immensité, on reconnaît partout une ville chinoise. J’ai traversé le pays du nord-ouest (Xinjiang) jusqu’au sud-est (Guangdong), puis longé toute la côte est (du nord de Pékin au sud du Fujian), et vu l’île de Hainan (le petit « Hawaï chinois ») pour arriver à cette conclusion : au-delà de la diversité, il y a cette incroyable unité, presque inquiétante, et finalement assez déprimante vu son manque de beauté, de l’urbanisme chinois. Cette architecture de toc. Même au fin fond des vallées isolées du Fujian, là où vivent les Hakkas dans leurs superbes tulous
[1], je suis tombée nez-à-nez avec un de ces bâtiments « salle-de-bains » blanc et rose. Le kitsch absolu, la mauvais goût au cœur des séculaires rizières. Je cherchai une explication raisonnable à un tel affront en me tournant vers Tian Bao, m’assurant avant tout qu’il partageait mon dégoût : « Tu ne trouves pas ça horrible toi ? » - « Si si, c’est affreux », me rassura t-il, « mais tu sais pour beaucoup de Chinois, c’est plus solide que les vieilles maisons, c’est plus propre aussi ». J’imaginais en effet assez facilement le coup de karcher passé sur la surface lisse des petits carreaux. Quoiqu’ils ne doivent pas le faire si souvent puisque ma première impression en rentrant en France après un an d’absence, c’était que nos façades étaient si propres qu’elles semblaient avoir été soigneusement lavées à la main. « Il y a des Chinois à qui ça doit plaire » ajouta ensuite mon compagnon de route, confirmant ce que je redoutais. Mais pas tous heureusement…Son amie de Shanghai définira le quartier où elle habite comme « très laid » et son compagnon pékinois me dira lui aussi qu’il déplorait complètement ce type d’architecture. J’étais simplement exposée là encore à ce qui me déprime le plus en ce bas monde : la culture du mauvais goût (que j’ai pris l’habitude de surnommer aussi « la culture du nul »). Je ne pouvais reprocher aux descendants de Confucius de trouver beau ce qui représentait à mes yeux le summum de la laideur, sans penser à tout ce qui me sépare également de bon nombre de mes compatriotes en matière de goût : les pavillons moroses, les grandes surfaces, les émissions à la télé, les Mac Do…Ces écarts d’affinités ne me dérangeraient finalement pas si cette culture qu’on dit « de masse » ne me donnait l’impression de prendre le pouvoir et devenir franchement dominante. C’est peut-être d’ailleurs une certaine forme de beauté, une culture oubliée ou le monde de leurs songes que les voyageurs recherchent aussi éperdument – et avec beaucoup d’illusions - quand ils partent.

Routes, rails, roues…

C’est en tout cas ce que je désirais plus que tout trouver quand j’ai commencé à explorer la Chine dans tous les sens, en espérant ne pas avoir à entendre raisonner dans ma tête : « Circulez, il n’y a rien à voir ! ». Mais non : circulez, et vous verrez tout. Prendre le train en Chine est une expérience qui justifie à elle seule le voyage. Quand je pars, l’un de mes plus grands plaisirs est le trajet. Parfois, j’en viens même à croire que c’est peut-être le seul objectif de mes périples : être en mouvement. Car finalement, je ne prépare rien avant le départ, et en Chine je ne m’inquiétais même pas des lieux où j’allais dormir. J’ai évidemment des envies de déserts, de montagnes ou de visages à déchiffrer, mais rien n’est arrêté ni organisé. Je ne me forge aucune représentation car je sais que tout basculera vers une autre réalité et qu’il vaut mieux se laisser surprendre par des sensations vierges. Ce syndrome est d’ailleurs assez extrême car je me souviens que lorsque j’ai accepté le poste à Canton, je ne savais même pas où se trouvait cette ville sur la carte de Chine. Et bien que je sois finalement presque plus exigeante dans les destinations que je choisis pour mes départs à court terme, le voyage n’existe qu’à partir du moment où je mets mon sac sur le dos et prends la direction de la gare ou de l’aéroport. Sa respiration commence alors sur le rythme des rails ou dans l’envol qui m’aspire sur mon siège…
Il y a bien-sûr plusieurs façons de circuler dans ce vaste pays mais le train est le premier moyen de transport qui me vient à l’esprit et c’est celui qui, de loin, a gagné toute mon affection. Beaucoup de trajets ferroviaires durent trente à quarante heures et sont donc partie intégrante de l’aventure. Partager ainsi des kilomètres est une expérience de vie incomparable mais aussi une lente et profonde immersion dans le voyage lui-même. Au coeur de l’introspection de ce que l’on est en train de vivre, du temps qui se déroule, de l’espace que l’on traverse. La Chine que je donne à lire à travers ces lignes n’est pas seulement celle des rails, ni des routes, elle s’étire à toutes les expériences qui m’ont été données à vivre mais les pensées qui ont fécondé ce récit viennent de ce berceau-là. En revenant à Paris après mon premier séjour, je me rappelle avoir vu un documentaire magnifique réalisé par Ying Ning, Le chemin de fer de l’espoir, qui décrit l’exode de Chinois du Sichuan allant travailler dans les champs de coton du Xinjiang pour survivre. Tout le film se passe dans le train et chacun livre une partie de soi, de sa vie ou de sa conception du bonheur, tout en cadence sur les rails précaires du destin. J’étais seule à Beaubourg, dans une vaste salle obscure, et j’avais l’impression d’être là-bas, avec ces gens humbles, je vibrais entièrement à cette sensation de les avoir croisés dans les trains que j’avais pris, de les reconnaître, de les connaître.
Ce n’est pas si étonnant car le train est un monde en soi, un espace de vie que l’on partage avec des passagers qui deviennent presque familiers après plusieurs kilomètres. Il y a dans le voyage en train une métaphore de vie, un cycle cerclé par un début et une fin mais riche de ce hasard qui le remplira ; il y a aussi la nuit et le sommeil qui plongent tous ces compagnons de route dans une intimité soudaine, une façon de vivre ensemble, de dormir ensemble. Et le réseau ferroviaire chinois, avec ce sens pratique qui caractérise l’esprit mandarin, orchestre le rythme du jour et de la nuit de façon synchronisée. Toutes les lumières s’éteignent à vingt-deux heures et la musique se met en marche à sept heures du matin, pimpante et joyeuse pour accueillir le jour…J’ai compris plus tard ce que la voix féminine diffusée sur les haut-parleurs racontait à cette heure matinale : elle souhaitait à tous un agréable réveil en espérant que nous avions bien dormi et recommandait d’aérer les couchettes en ouvrant les fenêtres pour dissiper la chaleur diffuse de tous ces corps endormis, rappelait la présence d’eau chaude disponible pour nos thermos, insinuait discrètement d’aller se débarbouiller pour vivre de la manière la plus conviviale possible ce voyage commun, elle évoquait aussi le passage des chariots où nous pourrions acheter boissons et plats chauds ou soupes de nouilles en guise de petit-déjeuner et, enfin, elle nous souhaitait de poursuivre un agréable voyage…Ces bonnes intentions sont accompagnées d’un service de train que l’on peut qualifier d’efficace dans des wagons confortables. Bien qu’il soit lent, le train chinois n’a rien à envier à nos machines occidentales, souvent beaucoup moins propres et moins commodes pour y dormir. Les couchettes ne sont pas cloisonnées dans un compartiment fermé (ce qui est susceptible de provoquer claustrophobie et angoisse si les gens avec lesquels on le partage sont louches), mais donnent directement sur le couloir. De ce fait on accède aux couchettes du haut ou du milieu par une petite échelle externe ou des cales à chaque bord de lit. Dans le couloir, une série de petits tabourets rabattables se font face devant de petites tables, contre la vitre, ce qui permet de se poser là pour regarder le paysage, écrire, siroter le thé ou grignoter…On peut aussi s’asseoir tous sur la couchette du bas convertie durant le jour en siège collectif et partager notre conversation, nos vivres ou des jeux avec nos compagnons. En général, la « peau blanche » attire les curieux et j’ai rarement trouvé le temps long en train, tant il y avait de personnes qui venaient s’asseoir en face de moi pour « parler avec l’étrangère » : un homme qui voulait vérifier ses préjugés sur les Occidentaux et tout savoir de nos mœurs dites « libérées », des étudiants qui désiraient pratiquer leur anglais avec cette « French Lao Way »
[2], et des enfants curieux qui ne tarissaient pas en questions pour comparer notre pays avec le leur et allaient ensuite raconter à leurs parents les trouvailles de cette enquête palpitante…

Contrairement au train qui permet ces rencontres et ces échanges, il y a des transports qui isolent mais qui permettent d’apprivoiser une ville de façon presque surréaliste, comme la voiture, d’autres qui offrent des moments de vie et de dialogues éphémères comme le taxi et d’autres encore qui donnent la sensation de frôler la catastrophe comme la moto. Puis il y a ces vélos qu’on vous loue et qui déraillent tous les cent mètres, ces bus qui crèvent ou qui patinent dans la boue, ou encore ces chevaux et ces chameaux qui vous transportent vers des rêves d’enfance. Ces déclinaisons de verbes résonnent dans ma tête « marcher, parcourir, arpenter, errer, traîner, flâner, vagabonder, traverser, revenir, partir, galoper, cheminer… » puis, tout-à-coup, l’immobilité. Pourtant mon esprit continue à trotter ailleurs, à s’éclipser, à s’évader, à dérailler loin de la réalité. Et lorsqu’il retombe sur terre et s’intéresse à la cause de l’élan coupé, suspendu, lui reviennent en mémoire ces mots lus pendant un autre trajet : « Nous passerons des heures à ne rien faire. Si ! A attendre, ce qui est la principale activité du voyageur en Orient, et qui nécessite beaucoup de savoir-faire. ».
[3] Mais dans cette attente, se trouve tout le suspense de la rencontre probable, de la parole à élucider, d’une pensée à creuser. Le moment est plein, inspiré : c´est le présent progressif pris au pied de la lettre, syntaxe même du voyage : je suis en train de… vivre ce présent, ici, maintenant, ailleurs, là, à présent…

Foules.

Quand on est encore de l’autre côté du reflet de nos représentations, la Chine ce serait aussi la foule. Je l’ai connue une fois, véritablement, dans le quartier de Kowloon, à Hong-Kong. Nous sortions du métro avec une amie et la concentration de personnes était si dense qu’il n’était plus possible de choisir notre orientation, à droite, à gauche ou tout droit, non, nous n’étions plus que deux bouts de bambou flottants sur la houle compacte de cette marée humaine et nous n’avions plus qu’à suivre le courant en tâchant simplement de ne pas trop nous éloigner l’une de l’autre. J’ai le malheur d’être à la fois claustrophobe et agoraphobe et je me souviens alors l’effort de concentration et de respiration que cette épreuve m’a demandé pour garder mon calme. J’ai détourné tant bien que mal mon angoisse de la promiscuïté étouffante en riant de la situation avec mon amie qui vivait à Hong Kong car nous n’avions encore jamais usé de ce prétexte pour un retard « j’ai été prise dans la foule », comme on dirait « j’ai été prise dans les embouteillages ». Finalement, nous avons atterri sur une rive de trottoir sans trop savoir comment et retrouvé le marché de nuit qui nous amenait dans ce quartier. De façon sporadique et moins impressionnante, je me rappelle aussi la foule des gares car entre ceux qui viennent acheter un billet, ceux qui partent, ceux qui accompagnent et ceux qui dorment sur place avant un grand départ, avec des monceaux de valises et des gros sacs à carreaux rouges et blancs caractéristiques, le tout forme une concentration asphyxiante avec le même effet incessant de mouvements contradictoires, de vagues et courants, contre-courants et mal de mer (pourtant c’est bien de trains dont il s’agit…). À Chengdu, dans le Sichuan, en plein après-midi, je m’étais armée de courage pour aller acheter un billet pour le lendemain et, tel un mantra apaisant, je survivais à l’agglutinement humain dégoulinant de sueur en me répétant la phrase que je devais dire pour obtenir une couchette dure pour Guiyang, le plus important dans ce genre de situation étant de bien prononcer le nom de la ville – avec les bons tons – pour ne pas se retrouver à l’autre bout du pays. Il fallait donc à la fois hurler et articuler. Sans compter que durant cette période, l’épreuve de la gare ou de toute autre station de départ s’accompagnait d’un contrôle rigoureux de sa température pour prévenir l’invasion du SRAS et il m’est arrivé de passer entre les filets de cette mesure lors d’une première étape (au moment où l´on passe les bagages sur le tapis roulant) et de m’en réjouir jusqu’à ce que l’on ne manque pas de s’en apercevoir au moment le plus critique, c’est-à-dire quand ils ouvrent les grilles pour accéder au quai, ce moment si particulier où tout le monde se pousse et se bouscule comme si le train allait partir dans la seconde alors qu’il y a une marge de vingt minutes en général. Cependant l’hystérie m’avait gagnée ce jour-là car le fait d’avoir à remonter à contre-courant toute cette foule pour qu’on me mette un thermomètre dans l’oreille et revenir ensuite sur mes pas dans une lutte acharnée pour passer avait porté à son comble mon adrénaline. Mais à part dans ces moments-là, et aussi contradictoire que cela puisse paraître, la foule en Chine est plutôt une idée reçue et n’existe pas vraiment. En tout cas, ce n’est pas quelque chose qui frappe au quotidien ni qui empêche de circuler de façon récurrente. Elle est ponctuelle et localisée et il est très facile, dans la majeure partie des cas, de ne pas du tout la ressentir. Quand je vois le nombre impressionnant de passants certains samedis dans la rue Porta de l’Angel à Barcelone (pour la plupart des consommateurs, ce qui augmente d´autant plus mon aversion), j’ai beaucoup plus l’impression d’avoir affaire à une foule que dans n’importe quelle rue de Chine.

Passants…

Parmi ces anonymes que l’on croise au fil du hasard et des chemins, qui se trouvent là au même moment, sur cette place que l’on traverse ou cette rue que l’on arpente, je garde très précisément en mémoire trois personnes : un clochard du Guizhou et un père et son fils à Pékin, dans un état de misère eux aussi. Ils sont peut-être morts depuis et mon hommage ne leur sert à rien, mais ils m’ont plongée dans un tel état de bouleversement qu’il est difficile de taire leur souvenir. Les évoquer me questionne tout autant cependant car lorsque l´on se sent impuissant ou si misérable soi-même dans ce que l’on peut faire pour l’autre, on préfère presque garder pour soi ce sentiment violent et l’impact de cette rencontre dans notre conscience. Le premier, d’ailleurs, ne mendiait pas. J’avais la tête rivée vers le sol, sur un trottoir de Guiyang, cherchant un lieu pour dormir, fatiguée par les transports pris dans la journée et sans doute un peu triste puisque c’était la dernière étape avant le retour. Mon sac était lourd et les auberges indiquées ne correspondaient pas au budget de 25 yuans maximum que je réservais pour un toit ou alors elles n’admettaient pas d’étrangers. C’est dans cet état un peu exténué que je devais croiser quelqu’un qui avait beaucoup plus de raisons que moi d’être réellement au bout de ses forces. Au début je ne vis que les haillons de son pantalon. Parmi les jambes que je voyais sans les voir autour de moi, cette vision se détacha immédiatement de tout le reste. Mes yeux remontèrent vers le visage de cet homme, plutôt jeune et qui ressemblait à beaucoup de clochards que j’avais croisés dans le Guizhou, les cheveux très noirs, mi longs et hirsutes, la peau brune, et un corps qu’on devinait souple malgré la souffrance de la faim. Je savais que cette région comptait parmi les plus pauvres de Chine et que sa capitale, Guiyang, était réputée pour être « criminelle ». Ce ne doit pas être faux puisque c’est le seul endroit où je me suis fait suivre (par un autre mendiant) et où j’avais commencé à élaborer des stratégies pour me tirer d’affaire si l’agression avait lieu. J´avais fait en sorte de le semer dans des rues plus noires que l´encre qu´il devait beaucoup mieux connaître que moi. Paradoxalement, en y parvenant, je me sentais coupable : ma peur l´avait emporté sur sa rage, j´aurai dû l´aider, même si rien ne m´y encourageait et qu´il faisait erreur en me voyant comme un symbole de richesse…Et à travers lui, je regrettais de ne rien avoir pu faire non plus envers l’autre clochard en haillons que j’avais croisé quelques heures avant. Ceci dit, il aurait été bizarre de faire quoi que ce soit puisqu’il ne demandait rien, il passait là. Si sa vision m’obsédait ensuite, c’est parce que la pauvreté est une blessure de l’humanité qui nous jette dans le malaise car nous ne savons quels remèdes lui donner de façon immédiate et qu’une voix inconsciente, collective, nous dicte plutôt de se forger une carapace. Or, chaque fois que je croise un mendiant ou un fou, je ne peux m’empêcher d’imaginer quel enfant il fût et quels espoirs lui portèrent ses parents…En tant qu’étrangère, il faut également assumer que tout acte de secours sera forcément lu et interprété à travers le crible de la supériorité économique supposée avant d´apparaître comme un élan spontané d’humanité. Et le fait est que j’étais restée paralysée devant le premier clochard. Car en remontant les loques de son pantalon, mes yeux n’avaient pas pu se détourner de la nudité de cet homme qui exposait son sexe, non par provocation mais parce que des pans entiers de tissu manquaient à son vêtement. La misère avait dépouillé cet homme jusqu’à la pudeur. Cet extrême dénuement s’accompagnait pourtant de la force inébranlable de son intimité car cette vision restera ancrée en moi comme l’apparition du sexe d’un ange. Cette pensée est certainement tabou car il est difficile d´admettre des sentiments contradictoires face à l’inacceptable ; pourtant, je trahirais complètement ce souvenir si je ne reconnaissais pas la complexité de ce qui s’était passé : la fulgurance d’une vision où se superposaient la plus grande pauvreté et la beauté la plus pure.
L’autre rencontre a eu lieu à Pékin et m’a jetée dans le même désarroi. Un père portait à bout de bras son fils d’une dizaine d’années, épuisé, le soulevant de terre comme il pouvait, si maigre lui aussi et portant sur une épaule un sac qui devait contenir tout ce qui leur restait. Le garçon avait un pantalon fendu comme celui que portent les enfants pour faire leurs besoins et on voyait des plaies sur son corps dues au manque d’hygiène, une saleté épaisse, mais ce qui choquait le plus était de voir cette extrême faiblesse, cette fatigue incurable. Il ne pouvait plus marcher. Plusieurs passants ont semblé comme moi très affectés par cette scène et je remarquai leur émotion dans leur façon de donner quelques pièces en détournant aussitôt la tête. Encore une fois le même sentiment d’inutilité m’emplissait de honte et un seul geste ne semble rien, comparé au drame auquel on assiste. Au coin d’une rue il y avait des vendeurs de baozis, j’en ai donc profité pour en acheter quelques-uns après une attente péniblement longue qui me faisait craindre de ne plus retrouver le père et son fils, bien que la fébrilité de leur état rendît leur marche très lente. Je suis retournée en courant sur mes pas mais j’ai freiné mon rythme en les atteignant pour ne pas brusquer la rencontre ; quand j’ai présenté les baozis, le père a posé son fils à terre pour que je les lui donne et que celui-ci me remercie lui-même, en joignant ses deux mains et en inclinant la tête. Des larmes coulaient sur son visage et il répétait « Xie xie »
[4] plusieurs fois tandis que je restais interdite, sans savoir quoi dire, le regard capturé dans le sien, aucun mot ne console cela, j´avais envie d’un geste sur sa joue pour sécher ces larmes de misère et d’épuisement et je détestais mon rôle, le monde, la cruauté de la vie pour les plus démunis, mon état de voyageuse occidentale avec ses tourments existentiels quand, devant elle, il y avait la mort dans des yeux d’enfant. En les quittant, muette et en miettes à l´intérieur, je pensais à l’insensé et ne parvenais pas à m’enlever ce regard-là de la tête, je marchais le cœur serré, un immense sentiment de rage et d’impuissance m´inondait toute entière et me troublait la vue. Pourquoi secourir une personne en détresse n´a plus rien de spontané dans nos sociétés ? Comment en est-on tous arrivés à ce qu´il n´y ait quasiment plus que des recours administratifs ou des élans de dévotion pour combler ce manque d´humanité en chacun de nous ? Je haïssais ma réaction si pauvre, je haïssais le repas que je prendrai seule le soir, sans cet enfant et ce père affamés, je haïssais les processus onéreux et interminables qui réglementent les adoptions, rendant esclaves de leur destin les orphelins comme les parents, je haïssais cette convention de l´égoïsme programmé-sans-qu´on-ne-puisse-rien-y-faire. Prise au piège de cet immobilisme socialement codifié, je n’ai pu être rien d’autre qu’un témoin de plus de cette mort annoncée. Cet enfant n’est certainement plus de ce monde depuis et mes baozis n’y auront rien changé.
Dans le mouvement du voyage, il y a ces directions contraires, cette trajectoire qui nous porte vers la découverte et cette errance qui nous expose au luxe de nos déplacements désirés, choisis, le contraste violent entre ces routes rêvées et ces chemins du destin plein de ronces. Ce serait mal peindre la Chine que d´omettre ces milliers de laissés pour compte, les ouvriers de quatre sous dont la vie se résume aux murs de l´usine où ils fabriquent les jouets des gosses de riches ou aux vêtements bon marché qui feront l´orgueil des midinettes…ces paysans dont la terre est trop stérile et qui vont travailler sur des chantiers en ville, sans contrat et sans aucune garantie d´être payés…ou encore ces handicapés ou mineurs qui deviennent esclaves dans les régions les plus cruelles. J´ai lu un jour cette phrase : « Soyez passants » et j´ai appris plus tard qu´elle avait été prononcée par Jésus. Et passants, en effet, nous le sommes. Seules nos démarches nous distinguent. Seules nos destinations – qui maquillent en réalité nos destinées – nous séparent.





[1] Maisons-forteresses rondes, carrées ou rectangulaires, construites sous la dynastie Jin (265-314).
[2] Lao Way signifie littéralement « vieil étranger » et est le terme le plus souvent utilisé pour désigner tous ceux qui ne sont pas Chinois…
[3] Olivier Germain Thomas, La tentation des Indes.
[4] « merci »


Photos : 1. la muraille de Chine à Muntanyu, G.M / 2. circulation improbable à Nanjing, Nicolas Sabre / 3. pause au soleil et dans la brouette à Hangzhou, G,M / 4. conducteur insolite dans le Sichuan, N.S / 4.Inondations à Nanjing, N.S