lundi 28 janvier 2008

Visages

“Tu veux un sac en cuir ? C´est de la bonne qualité ici, tu sais...”. Je me retournai ; au début je ne vis que son burnous couleur sable qui me fit l´impression d´être en face d´un fantôme du désert. Puis, mes yeux déchiffrèrent la lumière et perçurent les contours du visage et du corps qui habitaient le vêtement : teint buriné, nez accentué, des yeux noir-scarabée cernés d´ombre, des rides fines et obscures comme les plis d´une dune, un corps long et maigre, anguleux...je lisais ses traits comme une légende du pays, les mots affluaient, stéréotypés malgré eux, pour s´aimanter à cette figure devant moi et nul autre, moins attendu, ne gagnait ma perception pour recevoir et décrire son image sans que celle-ci ne soit collée à son paysage, à sa culture. L´homme se sentit visité par mon regard et détourna le sien. Je réalisai aussitôt que ma curiosité pouvait revêtir un goût d´impertinence ici. Tandis que, pour se donner une contenance, il avait pioché un sac au hasard et me le tendait, je me laissai choir sur une chaise en plastique qui se trouvait là et me contentai de faire un geste de la tête qui signifiait « Non, je suis fatiguée, je regarderai les sacs plus tard ». Il hocha les épaules et s´éloigna vers des « gazelles » plus dociles. J´observai la petite place baignée de lumière et de couleurs en me demandant où j´étais. Outre ceux qui vendaient, ceux qui regardaient, ceux qui mangeaient des brochettes ou saucaient leur tajine, on voyait des hommes, des femmes, des enfants et des chats qui passaient comme des bancs de poissons, irréguliers mais compacts, et suivaient le même courant, attirés vers la même destination...Par ce mouvement, et aussi par la rumeur diffuse d´une agitation proche, je déduisis que je ne devais pas me trouver très loin de la grande place Jemâa el-Fna. Je m´abstins donc de bouger. Je n´avais pas le coeur à affronter le « nerf » de la Médina, sans compter que je me sentis un peu déçue, après avoir eu l´impression de me perdre dans le labyrinthe infini des ruelles et des souks et d´avoir parcouru mille kilomètres, de réaliser que je n´avais finalement dû faire que des tourbillons dans le même périmètre, sans parvenir vraiment à m´éloigner de cette place magnétique. Je décidai alors de rester sur la chaise en plastique, avec l´espoir inconscient que rien n´advienne, car je n´avais d´autre envie que d´observer, et de penser. Notamment à cette apparition, à ce visage...


Je pensais à tous les visages du monde que j´avais rencontrés, à tous ceux que j´avais oubliés. Je les rappelais à moi, pommettes slaves, paupières éffilées, rides profondes des steppes, joues rouges himalayennes, « yeux de Proust » des Magyars, cheveux hirsutes des petits Tsiganes de Roumanie, pâleur celtique...Je me souvins de l´impression forte que certains me firent et qui se résumait souvent à quelques détails : le regard, par exemple, de deux jeunes hommes indiens dans une vallée perdue et réputée dangereuse de l´Himachal Pradesh. Ils se parlaient et riaient et de leurs yeux émanaient une douceur infinie, une douceur de coton et de velours quand leurs iris bruns se frôlaient sous les cils longs et vaporeux. C´était cette douceur aussi quand, dans ce pays, on dodeline la tête de gauche à droite, avec un léger mouvement de balancier très souple pour dire oui. C´était cette douceur encore, empreinte de sagesse et d´humilité, qui se lisait sur le visage du vieux Tibétain que j´avais rencontré dans le Qinhai et qui, son petit-fils sur les genoux, tournait d´une main le petit moulin de prière. Je me souvins encore des visages qui dessinaient un cercle parfait et ceux qui, au contraire, n´avaient que des angles ou des lignes fuyantes. Les visages du métro, las ou absents. La clef de l´énigme se cachait chaque fois dans les yeux : blasés ou tendres, malicieux ou insipides. C´est en eux que se lisait la bonté ou la suffisance, la bêtise, l´ennui ou la richesse intérieure...Parfois outrageusement maquillés, les visages parlaient de vulgarité, et quand ils inspiraient la peur, on reconnaissait dans leur dureté la malveillance dont était empreint tout le corps qui les portait...Mais il y avait aussi des visages trompeurs et ceux qui ne trompent que l´ennui, ceux qui fascinent et ceux que l´on dessine pour retenir une esquisse de leur rareté.

Puis il y avait au fond de moi et à chaque instant, le visage de l´aimé. Il était pourtant loin de cette petite place marrakchi inondée de soleil où j´observais ma mémoire et le visage des passants, mais il se superposait à tous, comme un phare solitaire au milieu de la multitude. Ce qui m´avait frappé la première fois que j´avais découvert ce visage, c´était sa lumière. Il m´avait hyptonisée en dirigeant vers moi un de ses faisceaux car lorsque je l´avais vu, ses yeux semblaient posés sur mon visage depuis longtemps déjà et avaient rendu tout le reste autour absolument flou. Depuis, c´était au sein de cette incandescence-là que je me réfugiais chaque fois que je me sentais sombrer. Je me mis ainsi à penser aux longues heures où j´avais observé le visage de cet être lumineux, quand il dormait encore et que je m´appuyais sur un coude et me penchais au dessus de lui pour le regarder ou quand je me tournais simplement et ne faisais aucun bruit, feignant le sommeil alors que je l´épiais. Mon esprit dépliait une toile et mes yeux, comme des pinceaux, commençaient à y tracer ses contours : les lignes d´abord, ses sourcils discrets, les cils fins et bien dessinés, les pattes d´oie (j´aimais qu´il ne soit pas lisse comme un homme sans histoire), les lèvres fines qui gonflaient parfois un peu sous le souffle régulier du sommeil et le nez, parfait, ni grand ni petit, ni trop fin ni trop large. Le front, haut et dégagé bien que quelques lignes y racontaient déjà quelques contes du passé, contrastait avec la mâchoire, belle et masculine, et le menton plus triangulaire, caché sous une broussaille piquante et anarchique. Les cheveux dispersés autour, emmêlés et doux, accentuaient encore l´effet de corsaire romantique qui se dégageait de lui. Il y avait aussi plein de petites imperfections touchantes, un petit vaisseau éclaté près du nez, le grain de la peau irrité par endroits, des poils rebelles n´importe où et il s´endormait très souvent avec les lunettes qu´il utilisait pour lire, ce qui lui donnait un air de bel intellectuel oisif, mais cette collection de petits secrets qui s´accumule en nuits et en siestes partagées me le rendait à chaque fois plus précieux. J´approchais alors souvent un doigt que je posais sur son nez, comme pour le mesurer (« A quelle phalange arrive t- il ? », ou « Serait-il pinocchiesque ? ») et je pensais souvent « Pourquoi ce geste ? c´est un geste bizarre... », mais c´était le premier qui me venait après l´avoir observé sous toutes ses coutures et avoir senti l´émotion gagner toutes mes veines, le geste de la tendresse. Parfois il ouvrait un oeil et je me disais que cela devait lui faire la même impression que celle que je ressentais il y a quelques années lorsque j´avais apprivoisé un chat : un mélange de surprise et d´inquiétude lorsque le matin, je le découvrais ainsi penché sur moi, me regardant fixement avec un air impassible, le minois à quelques centimètres de mon visage. Je me demandais toujours depuis combien de temps il était là comme ça, ensuite me venait cette question « Mais à quoi peut donc bien penser un chat ? », puis, pendant que j´approchais ma main vers son pelage soyeux, j´avais toujours cette pensée : « Et si un jour il me griffait l´oeil ? ». Cela me faisait frémir. J´avais toujours eu peur d´une blessure à l´oeil et, dans une plus grande mesure, de la folie potentielle des êtres, surtout ceux qui miaulent. Mais l´aimé devait être plus confiant car lorsqu´il me découvrait ainsi, inclinée vers lui comme un chat contemplatif, sa première réaction était de sourire et de murmurer un petit « hmmm » câlin d´amusement. Ou alors, quand son rêve avait été mauvais, il sursautait un peu et me regardait intrigué, pris dans le courant d´air de cette frontière qui sépare la fantasmagorie nocturne de l´ordre diurne ; ces matins là, peut-être pensait-il lui aussi aux griffes...
Ce rapprochement d´idées n´était d´ailleurs pas anodin, lui, mon chat, et moi...Car ce qui m´avait plu immédiatement en lui, c´était sa félinité. Je ne savais d´ailleurs pas vraiment définir d´où elle émanait. Il n´avait pas la démarche chaloupée des Indiens au corps souple et fin...Ses yeux étaient trop malicieux et rieurs pour ressembler aux yeux d´énigme ou de sagesse bouddhiste des félins. Et du reste, en astrologie chinoise, il était singe tandis que le chat, c´était moi (quoique pour les Asiatiques, ce chat-là est un lièvre... !). D´ailleurs ce signe lui allait plutôt bien, dans sa manière de ramasser les chaussettes traînant sur le sol avec ses pieds, dans ses grimaces, dans son espièglerie...Dans sa dimension enfantine, il avait donc bel et bien des connivences simiesques mais dans sa dimension masculine, et érotique, il appartenait résolument au monde félin. Son indépendance aussi, son goût farouche pour son espace, ses cachotteries, son égoïsme, ses rituels et toute sa tendresse...Quand je posais ma paume sur son visage, il tendait la joue et la faisait rouler sous ma main exactement comme un chat qui fait pivoter son minois et tortille son cou sous les caresses. De même quand je m´approchais pour déposer un baiser sur cette joue câline, il la faisait rebondir sur les lèvres afin qu´elles répètent inlassablement le mouvement. Il n´y avait alors plus qu´une seule chose à faire : le dévorer.
Cette pensée me fit soudain un vif effet érotique et je relevai la tête d´un coup comme pour revenir à la réalité et ne pas plonger dans un si délicieux oubli. Mon regard se raccrocha à d´autres visages comme pour dissiper le trouble mais mon corps était encore anesthésié par ses souvenirs : j´eus l´impression que tout le soleil était entré en moi. En observant un Berbère qui apportait un thé à la menthe au vieil homme des sacs, je reprenais corps sur la place et pensais à la force inouïe de la mémoire et de l´esprit quand, en partant des traits singuliers d´un autochtone, on pouvait ainsi rejoindre l´absence et superposer les scènes et les images de « hic et nunc » avec celles de l´ailleurs et de l´hier...Quand je me sentais vide et que tout me semblait vain, je tentais de me rappeler cette collection d´images et de souvenirs que l´on porte en nous et qui nous ouvrent aussi, à leur manière, d´infinis voyages. Je pensais aussi à la porte fermée que sait être notre visage lorsque nous partons aussi loin en nous-mêmes mais sans que nul ne le sache...Et en observant ainsi les visages autour de moi, j´essayais de passer l´au-delà de la peau pour savoir ce qui se cachait derrière ces contours, quels soupirs et quels désirs, quelle histoire et quels regrets...Mais je me butais à chaque fois à ma propre obstination, l´univers complexe et illimité de l´autre nous échappe, la perversion de la pensée, tous ses murmures, les angoisses tues, les fantasmes et les acrobaties de conversations sourdes, les ponts invisibles d´une idée à l´autre, d´une image à un souvenir, toute cette agitation mentale cadencée autour du pouls désordonné de nos émotions s´arrête finalement à la frontière de notre épiderme qui, lisse ou froissé, n´offre au regard que son opacité. Chaque être est un monde clos, impénétrable. Le langage que l´on se parle, en soi, n´est pas une langue connue de tous, mais une suite illogique de combinaisons indéchiffrables. Quand je m´abandonnais à regarder si longuement le visage de l´aimé et tout le mystère qui se cachait derrière, je me demandais comment les personnes pouvaient se lasser aussi vite les unes des autres alors que se trouvait là, face à elles, ce kaléidoscope inépuisable de l´univers fascinant et troublant de l´autre. Cette malle de bric et de broc, de trésors enfouis et d´entrailles pleines de souvenirs déguisée en corps...Tant de richesse qui ne se monnaye pas et dont la valeur n´est pas comptable. Nous n´avons peut-être jamais été de grands explorateurs des mondes intérieurs quand il ne s´agit pas des nôtres. Il n´y avait pour ma part que cela qui m´intéressait, dans le voyage et dans l´amour, sentir battre sous ma main les battements du coeur et me poser mille questions sur les labyrinthes émotionnels qui se tramaient depuis cet épicentre.


La lecture des visages pouvait me paralyser pendant des heures. Ainsi, sur ma chaise en plastique, bercée par le soleil de fin d´après midi et le vent remué par les pans de caftans ou de djellabas au passage des ombres féminines, je devais donner l´impression de dessiner une scène sans pinceau ni carnet de croquis ou de voler des images, très lentement, sans aucun appareil photographique. L´homme au burnous semblait même avoir oublié ma présence alors qu´il devait toujours me contourner pour attraper un de ses sacs sur son petit stand en plein air qui attirait les curieux. J´étais comme ces mannequins de plastique qu´on affuble d´étoffes et d´ustensiles pour que le client s´identifie. Le vieil homme du désert aurait ainsi pu me passer autour du cou une sacoche et un cartable, j´étais sur sa chaise en plastique après tout, je pouvais servir de présentoir...Mais non, mon silence et mon immobilisme devaient l´impressionner, il me laissait en paix et était même allé se chercher une autre chaise. Dans ce pays, de toute façon, il n´y avait jamais de problèmes...Pour justifier ma paresse, je commandai néanmoins une boisson glacée de loin à un serveur ambulant. Je lui dis « avec beaucoup de glaçons » et il me regarda d´un air intrigué. Il les servit lentement, le sourcil froncé, comme s´il répondait malgré lui à un caprice illicite puis il disparut très vite. En laissant fondre un de ces glaçons sous ma langue, je me souvins alors que c´était avec ces petits cubes d´eau douteuse congelée que l´on pouvait attraper la bien nommée turista. Je n´avais rien contre une de ces maladies déchiffrable et lisible, ça me faisait presque envie, du glaçon jusqu´à la fièvre, car cela faisait plusieurs mois que je ne comprenais plus rien au langage de mon corps. En lui, régnait un empire chaotique, sans loi ni rite, une suite illogique de sensations et de vides, une insolence farouche sans oreille pour les messages de l´esprit. Encore une fois, cela me renvoyait aux nuances infinies d´ombres et de lumières d´un visage ou d´un corps, quand bien même sous sa carapace se déchaîne des mers tumultueuses. J´avais souvent réfléchi à l´arbitraire de notre enveloppe quand, en moi, il y avait parfois si peu de correspondance entre l´être intérieur et l´être visible. L´art des masques pour les artistes du secret...Que capte t-on alors de l´autre, pourquoi nous attire t- il ou nous révulse t- il ? Est-ce un souffle qui émane de lui ou le mirage de son apparence ? Tous les visages frappaient à ma porte et je voyais mille yeux qui me scrutaient pour connaître la réponse : qui voit-on réellement quand on regarde l´autre ? Dans le monde contemporain, les personnes se quittent brutalement puis se laissent apprivoiser par d´autres aussi facilement sans en paraître affectées – notre mode consommatoire contagie jusqu´aux êtres, tristement substituables, et elles oublient sans doute l´essentiel, « invisible aux yeux »... Mais sur ma petite chaise en plastique, à l´ombre de l´agitation marrakchi et des milliers de visages à déchiffrer sous leurs longues tuniques qui les dérobent au regard, je me dis que nous ne savions peut-être pas passer au-delà de la frontière du corps, ou nous ne le voulons pas, de peur de nous cogner contre l´immensité vertigineuse de l´univers de l´autre. Ou peut-être encore, ressentons-nous une crainte inouïe en ouvrant cette porte et en découvrant derrière elle, le reflet de notre propre profondeur, de notre incommensurable folie...
Je regardai encore une fois le visage berbère de l´inconnu devenu familier, je lui souris puis me levai. Il me fit un signe de tête, humble, auquel je fis écho. Je quittai le lieu et mes pensées et dirigeai mes pas vers la place Jemâa el-Fna, où les conteurs avaient commencé à remplir de mots magiques l´air du soir naissant, en formant autour d´eux des cercles de curieux : les kaléidoscopes de légendes aux couleurs éphémères et ancestrales que je regarderai de loin, sans comprendre, et que j´entendrai néanmoins, en me sentant reliée et en pensant encore au visage de l´aimé que je voudrai retrouver.

Paroles d´évangile...

En entrant dans cette église, elle ne vit que cela : au fond, sur un panneau bleu nuit, une phrase. Elle sursauta. Puis elle rit.
Elle entreprit ensuite d´avancer prudemment entre les rangs serrés où il n´y avait aucun fidèle. Son regard circulait autour de la nef, des voûtes, des ogives, s´arrêtait sur l´orgue, sur les statues de marbre, sur le corps du Christ. Elle cligna des yeux pour mieux apprécier le jeu de lumière des vitraux. Dehors il faisait beau mais froid et le vent mordait les joues, grignotait les pieds.
Elle dit à son amie : « Toute la force de cette phrase est de commencer par « Et ». Aucune phrase isolée ne peut commencer par « et » normalement. Ce tout petit mot suppose que tous ceux qui entrent ici et lisent cette phrase savent ce qui précède. Ils étaient fins linguistes les apôtres...» Son amie acquiésca et déclama solennellement la mystérieuse phrase. Elles pouffèrent. « Mais en l´occurence, tu sais ce qui précède, toi ? », « Non. Et toi ? », « Non. ». Elles se sourirent. Puis méditèrent en silence sur leur ignorance.

Elle était assez belle cette église. En sortant elles repérèrent un autre panneau qui indiquait les villages du coin qui se trouvaient sur la route de Saint Jacques de Compostelle. Un système de cintres fixés sur les points phares était installé, dans le but sans-doute de soutenir des bougies. « Ingénieux ces Chrétiens... ». Elles observèrent, firent des suppositions, calculèrent l´espace nécessaire pour faire des trous, palpèrent le bois, décollèrent le panneau pour vérifier l´accroche derrière et enregistrèrent mentalement toutes ces informations. C´était mieux que de prier et de toutes façons il n´y avait toujours aucun fidèle pour leur reprocher leur paganisme.
En sortant elle jeta un dernier coup d´oeil à la phrase.
Celle-ci devint un refrain. A chaque fin de dicussion ou quand il y avait un silence dans la conversation, elle lui revenait en mémoire et elle avait envie de la dire, comme ça. Comme si c´était une conclusion. La conclusion.
Elle se retint souvent, elle l´entendait en elle, chuchotée. Elle se souriait. Elle se demandait si son amie pensait elle aussi à cette phrase, aux mêmes moments.
Cela devint tellement ominprésent qu´elle se la chantonnait sous la douche, avant d´aller se coucher, en rentrant du bois pour le feu, en épluchant les légumes, en regardant les pruniers nus dehors. Un jour, la phrase franchit la frontière de ses lèvres, naturellement, après un blanc...On la regarda stupéfaits.
Elle rougit. Elle dût expliquer les circonstances, l´église, le vent dehors, le panneau bleu nuit. On s´amusa de cette phrase.
« Et vous savez ce qui précède vous ? » - « Non. ».
Bien-sûr, on fit des suppositions, certains étaient allés au catéchisme, d´autres pouvaient se vanter d´avoir fait une communion, voire deux et même une confirmation mais ne pouvaient pourtant rien affirmer, encore moins confirmer.
Elle se dit que des gens s´étripaient partout dans le monde portés par leur foi et qu´ici, autour de ce feu, ils étaient délicieusement incultes.
Elle se rappela l´absence de fidèles, dans cette église et dans la plupart des lieux de culte dans lesquels elle entrait parfois, pour visiter. Pas âme qui vibre. Les églises ne se remplissaient plus que pour des mariages qui se terminaient d´ailleurs en général en divorces.
Elle se dit que ses amis, la trentaine passée, se sentiraient peut-être déprimés, en ce genre de circonstances, d´accuser déjà les signes désolants de pertes de mémoire. Ou bien, ils devraient analyser la nature de cet oubli, pourquoi ils ne comprenaient rien à cette phrase malgré des années de caté. Elle, après tout, comme elle n´avait jamais été baptisée, pouvait se réfugier derrière le paravent de toutes ses années d´ « athée ». Circonstances atténuantes. La phrase, cependant, n´en avait pas moins d´effet sur elle.
Plus tard, les chats ronronnaient près de la cheminée et elle ramassait des miettes sur la table pendant que son amie préparait du thé. Elles entendirent au même instant une phrase sur les ondes de la radio : « Mais que faire avec la LCR ? »
[1]. Elles éclatèrent de rire. C´était la fin d´un reportage et la journaliste, désabusée, avait dû s´en remettre aux rimes, ne sachant plus comment conclure. Cette phrase commençait par « Mais » et non « Et » mais s´achevait sur les mêmes sonorités que l´autre phrase. Il y avait de la concession dans l´air et non de l´enchaînement, de la suite logique. Les différences séparaient d´ailleurs distinctement les deux, l´une était une affirmation, l´autre une question, la première n´appelait aucun commentaire, la seconde criait à la rescousse, et pourtant elles avaient une ressemblance flagrante, un ton incontournable, un rythme qui marque, une empreinte obsessionnelle.
Elle se dit : la politique et la religion, même combat.
Quand elles ne savaient plus quoi dire, ou quand cela leur chantait, les deux amies s´amusaient à répéter cette drôle de phrase « Mais que faire avec la LCR ? ». Dans leur langage implicite, cela pouvait vouloir dire « Mais que faire avec ce chat qui ne rentre pas ce soir ? » ou « Mais que faire à manger avec trois patates et un reste de crème de marrons ?» ou encore « Mais que faire pour cette sempiternelle Saint Sylvestre ?»...Et souvent elles choisissaient : rien. Il n´y a rien à faire...
Le pouvoir, en somme, dans la foi religieuse ou politique, ne tenait qu´à des mots. De l´implicite, des phrases qui commencent par « Et », comme si ça coulait de source. De la belle rhétorique. Les mots, matraques silencieuses du pouvoir...
Avant de partir et de vivre là où elle vivait, dans une langue qui ne lui était pas maternelle, elle regarda son amie, lui souria et lui promit de lui écrire... « Mais pas de phrases absurdes qui nous renvoient à notre ignorance » ironisa t-elle et elles rièrent encore en pensant aux phrases qui avaient fait circuler entre elle une connivence, leur goût pour l´absurde et pour le mystère. Elle lui lança encore, en montant dans le train : « Et...tu ne crois pas que cela mériterait d´en faire un petit texte ? »

Et le verbe s´est fait chair...



[1] L.C.R : Ligue Communiste Révolutionnaire.


* les deux photos viennent du Haut Atlas marocain et ont donc peu de lien direct avec l´environnement décrit dans ce texte. Mais la neige est un espace vierge qui s´offre si bien à tous les symboles et à toutes les ombres que l´on désire y projeter que je la trouve idéale pour ce texte...

(Re)naissances...

Un petit clin d´oeil à notre environnement fermier...Il y a une quinzaine de jours, nous est venu un petit agneau tout noir...avec une petite tache blanche sur la tête et au bout de la queue. Après tous les animaux que nous avions vu succomber, victimes de la folie des hommes, voici le petit troupeau, que nous gardons sous notre aile pendant trois mois, revigoré et plein de vie. Bien que le passage de la famine à l´abondance de paille, de luzerne et d´avoine, avait vite fait disparaître leurs côtes, nous avions remarqué la tendance, chez certaines brebis, à gonfler bizarrement. Il n´y a maintenant plus de mâle parmi la petite colonie et nous nous en remettions donc au délai de gestation ovine (5 mois) pour avoir le verdict. Et hop ! Est né ce premier petit mouton. Comme cela coïncidait avec l´acte de présentation de la plateforme "Salvem Montserrat" à Collbato et que nous avions planté symboliquement un olivier devant la mairie, nous lui avons donné le surnom de "Montserrat"...(en fait ça ne me plaît pas trop, d´une part car beaucoup de Catalanes portent ce prénom et que de fait, c´est féminin...hors c´est un petit mâle !). Et hier, est né un autre petit mouton tout noir lui aussi...D´ailleurs il s´agit là d´une femelle, nous pourrons donc songer à interverser les surnoms : "Montserrat" pour la dernière et "Montenegro" pour le premier par exemple...En sachant qu´en espagnol "ser una oveja negra" ("être une brebis noire") est l´équivalent de notre "vilain petit canard", nous voilà en tout cas entourés de petits rebelles...! Je les prendrai en photos tous les deux bientôt pour vous montrer de plus près leurs trombines.
A part ça, je n´hiverne pas et livre à la suite les deux derniers petits textes que m´ont inspiré deux lieux très différents : une église chrétienne dans le sud de la France (au ton ironique) et une petite place pleine de lumière à Marrakech (plongée dans le souk de mes pensées plutôt que dans la ferveur de la Médina !). Viendront sans-doute ensuite des parties de "La Chine des rails et déroute" car Nicolas et Catherine m´ont offert quelques unes de leurs photos qui illustreraient parfaitement certains thèmes. Et je prévois toujours de récupérer d´anciens textes pour les ranger dans cette bibliothèque de mots en attendant d´en écrire d´autres...Bonne lecture !

mercredi 26 décembre 2007

La chèvre des derviches

Ce n´est pourtant pas l´année de la chèvre !!!




Mais il faut croire que j´étais vouée à en rencontrer plus d´une cette année (pourtant dans le calendrier chinois nous sommes à l´ère du "cochon" jusqu´en février, je le précise...), même au find fond d´une gorge près de Mostar en Bosnie...Pas très loin, se niche la maison des derviches "hurleurs"...On connaissait les derviches tourneurs en Turquie, mais par là-bas, ils crient...de quoi effrayer nos moines ou carmélites qui vivent dans le silence ! Enfin le lieu était fort calme et nous n´avons entendu aucune prière résonner à des milliers de décibels, ce qui en soi est peu étonnant puisque nous n´avons rencontré aucun derviche non plus...

Quant à cette chèvre elle était très curieuse et pas sauvage pour un sou. On a l´impression que j´ai une crampe d´estomac sur cette photo mais en réalité j´étais en train de protéger mes "effets personnels" convoités par la coquine...Anne était en train de prendre la photo tout en rigolant de l´audace de l´animal... Juste revanche aux surnoms que j´ai entendu depuis longtemps : "biquette" ou "cabrita" (avec la tentative de son auteur d´imiter la version française mais en écorchant la version maternelle, ce qui donne : "ma briquette"...et entre un animal ruminant qui monte aux arbres et une petite brique, je crois que mon choix est fait !!!) ; en espagnol, il y a aussi "eres como una cabra" qui se dit quand on s´emporte ou quand on est un peu tout fou, au bord de l´hystérie...il me semble que cette phrase est aussi parvenue à mes oreilles plus d´une fois mais je ne sais pas vraiment à qui elle était destinée...C´est cela en fait que j´étais en train demander à cette chèvre bosniaque : tu sais à qui cela s´adresse cette expression ? comment on le dit en bosno-croate ???

En attendant d´avoir cette traduction, je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d´année et une excellente année...sous le signe de votre animal fétiche, quelque soit la prévision chinoise !
Et n´oubliez pas d´hurler toutes vos prières et désirs pour que l´écho aille rebondir jusque contre la falaise de la maison des derviches !!!

dimanche 2 décembre 2007

Deuxième ballade balkanique : Pandore à Sarajevo

A tout ce qui n´a pas lieu.

A Sarajevo, une vieille femme marche lentement vers la place aux pigeons de Baščaršija, le dos courbé et les bas de laine capturant des mollets aussi fins que les poignets d´une jeune fille. Elle n´est pas assez couverte pour la saison mais cela fait longtemps qu´elle n´a plus jamais froid. En passant devant la mosquée “Begova”, elle s´arrête devant une affiche indiquant une exposition : on y voit un vieil homme, la tête inclinée vers le sol et sa main droite ridée posée sur le front ; une bulle au-dessus du portrait annonce le thème “Troubled Islam”, la vieille femme ne comprend pas l´anglais mais décrypte le message par ce geste d´accablement et d´extrême fatigue ; elle croit y lire le souvenir de son mari quelques jours avant sa disparition, quand elle l´observait par l´entrebaîllement de la porte de la cuisine sans oser entrer, de peur de ne pas savoir comment rompre ce halo de silence et de solitude qui cerne les esprits rongés par les soucis et l´angoisse. Elle se met à murmurer pour elle-même des commentaires résignés. Puis, apercevant une jeune femme à côté d´elle en train de noter l´adresse du lieu d´exposition, intriguée comme elle par l´affiche, elle la prend à témoin et se met à lui dire beaucoup de choses sans paraître vouloir que son monologue se transformât en conversation. Avait-elle perçu que sa voisine était étrangère et ne comprenait rien à ce qu´elle racontait ? L´interlocutrice muette l´interroge cependant explicitement du regard, soutenant difficilement la vision d´une verrue purulente que la vieille femme n´a jamais pu soigner sous son oeil vif et clair et qui ressemble à une cicatrice qui ne pourra jamais se refermer. Elle se contente de hocher la tête en signe d´assentiment, traduisant à travers la voix écorchée de la parleuse la bande son qui accompagnerait parfaitement les photos de cette exposition qu´elle désire voir. La vieille femme ne tarit plus, comme si elle venait d´ouvrir la boîte de pandore où elle renferme tous ces souvenirs si douloureux à partager avec les quelques proches qui ont survécu et qui ont traversé avec elle ces années de peur, de chagrin et d´humiliation. Alors cette inconnue, cette étrangère, est l´oreille qu´il faut pour recevoir sa douleur sans paraître en souffrir...
Et malgré la tristesse de son récit ininterrompu, la vieillarde sourit entre deux phrases et semble même amusée par l´air de plus en plus interrogateur de la jeune femme qui se demande en effet si la pauvre femme n´est pas tout simplement en train de délirer, ayant perdu la tête depuis que dans celle-ci résonne le bruit des mitraillettes qui a retenti toute une nuit contre la façade de son immeuble. Le lendemain matin, ne sachant pas comment elle avait survécu, prostrée dans la baignoire glaciale, elle avait retrouvé son fils aîné sur le sol, sans vie. Deux jours avant, son mari avait été arrêté après avoir été prier pour les siens derrière la mosquée condamnée et depuis plus d´un mois elle n´avait plus aucune nouvelle de son deuxième fils qui vivait à l´est du pays. Elle n´en aurait jamais plus. Son coeur s´était mis à geler et tremblait à chaque instant et c´est à partir de ce moment là qu´elle n´avait plus senti le froid dehors. Elle s´acharnait néanmoins à se persuader que son mari et son fils reviendraient un jour à la maison et qu´elle pourrait retrouver le sommeil et la chaleur en elle. On ne l´avait jamais appelé pour identifier les corps, alors elle voulait croire qu´ils étaient encore de ce monde. Tous les jours elle sortait pour aller vers la place aux pigeons et parlait aux oiseaux ou à ces inconnus qu´elle croisait et qu´elle croyait reconnaître, des amis de sa famille ou des jeunes femmes qui lui rappelaient les veuves de ses fils ou bien elle-même, à cette époque irratrapable où elle était gracieuse et insouciante, où elle n´avait pas cette maudite verrue qui lui masquait une partie de la joue. Les commerçants astiquaient leurs petits moulins à café dorés et la regardaient passer, frêle et si seule, et la saluaient d´un hochement de tête, avec l´expression de ceux qui savent, qui ont une mère ou une grand-mère qui leur demande chaque jour à quelle heure passera le camion de l´aide alimentaire et s´ils lui apporteront un peu de beurre cette fois.
Tout à coup, la vieille femme interrompt son monologue et offre un sourire désarmant à celle qui écoutait désormais le rythme de ces mots inconnus comme une berceuse triste, mais consolante, puis elle s´éloigne à petits pas rapides, semblant moins courbée qu´avant, comme si en se confiant elle avait redressé en elle les fils de sa dignité et de son courage. Elle ne veut pas arriver trop tard sur la place et espère y profiter des derniers rayons de soleil pour voir comment les pigeons se précipiteront sur les graines qu´elle a glissées dans un sac plastique et qu´elle lance chaque jour d´un geste fragile et satisfait. Ce rendez-vous quotidien est devenu un rituel qui lui permet de supporter l´attente et combler le vide qui dévaste sa maison et son coeur glacé. Elle n´est jamais parvenue à se résigner à ce qui n´adviendra plus ; les pigeons lui transmettent les messages de ses absents, elle les capte au vol dans les battements des ailes grises qui scandent le vent.

La jeune femme serre son foulard autour de sa gorge nouée. Elle a froid. Devant elle, le châtaigner offre des ombres au soir qui tombe dans la cour de la mosquée. Les yeux perdus entre les fidèles répondant à l´appel du muezzin, elle pense encore à la vieille femme et à son long monologue puis elle erre dans ses propres souvenirs et tout ce qui n´a pas eu lieu dans sa vie et qui n´aura pas lieu. Elle se dit qu´elle aurait aimé en parler à la vieille dame, se lancer elle aussi dans un récit expiatoire. Tout ce qui s´est absenté d´elle, de son corps, la vie contre le vide, quand elle n´a jamais réussi à l´extirper de son âme par des paroles. Sa boîte de pandore...Elle se sent elle aussi cernée par ce halo de silence et de solitude si difficile à briser. L´air du soir qui lui caresse les cheveux est doux pourtant et apaiserait presque cette tristesse sans voix dont elle a presque honte quand elle la compare à celle, infinie et irréparable, de la vieille dame. Entre ce qui a eu lieu et ne reviendra plus et ce qui aurait du avoir lieu et ne viendra pas, pas cette fois, elle se consolerait presque en admettant que la première cicatrice coud une blessure plus profonde, irrévocable. Elle s´approche de la mosquée et décide de remettre au lendemain la visite de l´exposition. Elle observe des hommes bavarder tranquillement et des jeunes femmes voilées riant entre elles, insouciantes. Elle se sent aimantée par la douceur du lieu, le dôme vert en écho aux collines autour de la ville lui évoque sans douleur une bienveillance maternelle. En passant près de l´arbre, une floppée de pigeons s´envole dans des claquements d´ailes. Elle les regarde au-dessus d´elle et croit lire dans les courbes fouettant la chair ambrée du ciel un message à interpréter, une réponse à l´absence, la clef de la boîte : « Quand Pandore ouvrit la jarre que Zeus lui avait confié, les maux de l´humanité qu´il y avait renfermé se déversèrent sur la terre. Seule l´espérance resta au fond. »

lundi 19 novembre 2007

Balzac, Candela et Handicap, Odyssea...

Hommage aux chevaux...
Puisque la vidéo des pâturages n´a pas marché, voici quelques images des chevaux...Je convoque les souvenirs car ni Candela ni Handicap (bizarre ce nom n´est-ce-pas ?), ni Odyssea (la mère de la première pouliche mentionnée au nom de "bougie") ne sont plus là à présent: le poulain a été donné à une famille et les femelles ont rejoint le harem de juments que notre cher "loco de los caballos" a ailleurs, en liberté...Seul Balzac (sur la première photo) reste. C´est un très beau pur sang arabe, devenu assez craintif à force d´être en captivité mais très friand de pommes comme les autres. Je dois encore prendre en photo ses deux autres compagnons qui vivent là depuis quelques mois, l´hermaphrodite Izabel et le bel Hindi, qui vaque libre autour de la masia et ne grossit pas malgré tout ce qu´il broute. Pour l´instant leur propriétaire ne me laisse pas les monter sous prétexte que l´un me ferait faire du rodéo, que l´autre a mal à la patte mais je ne désespère pas...Ce n´est pas très grave à vrai dire car leur compagnie seule me remplit de joie : c´est le prolongement d´un rêve de petite fille (avoir un cheval) mais quand on est enfant on ne réalise pas que le plus délicieux dans "l´avoir" est justement de ne pas avoir mais de profiter de la présence de ce qui nous enchante. Ainsi je pourrais davantage me définir en faisant la liste de tout ce que je n´ai pas plutôt que ce que j´ai en concluant que cette série "d´absence de" est beaucoup plus précieuse...Ne possédez rien et rien ne vous enchaînera, disent les Bouddhistes...

dimanche 18 novembre 2007

quand le paradis se transforme en monde de bruts...


Qui sont les bêtes ?


Ce texte n´est pas fictionnel. Toute ressemblance avec les êtres réels ne sera donc pas fortuite et d´ailleurs je me demande si les auteurs ont déjà maquillé l´identité de chats, chiens ou chevaux... Comme leur droit à l´image ne semble pas non plus problématique, j´accompagne ce récit d´une petite vidéo - sans aucune valeur artistique - qui rend hommage aux animaux qui sont les protagnistes et les tristes victimes de cette histoire...

Il y a peu, j´ai publié un texte sur "L´arbre à plumes" pour parler de la menace de construction d´un Polygone industriel aux pieds de Montserrat, dans le village où vit David, Collbató. Premier paradis menacé. La "masia" (un "mas" en français) que nous habitons (moi par intermittence puisque j´ai aussi un pied à Barcelone) est (était ?) l´autre petit paradis : vue sur la montagne (et prochainement vue sur le Polygone si nous perdons la lutte), champs d´oliviers, d´amandiers, de vignes tout autour, des vallons sages et des bois plein d´oiseaux, la visite parfois d´un bel aigle et puis le silence, la paix de la campagne, la solitude créatrice...Il y a à peine deux ans, un homme est venu nous voir car il cherchait un espace pour une de ses juments qui allait mettre bas (autour de la maison, il y a des dépendances agricoles qui n´étaient pas occupées). Il s´est mis d´accord avec le propiétaire de la masia et nous avons vu débarquer qqs jours après - avec bonheur - 2 juments qui ont donné vie à un poulain et une pouliche et il y avait aussi 1 autre jeune cheval (le "1" se multiplie facilement apparemment). Petit à petit nous nous sommes rendu compte que le propriétaire de ces chevaux en avait une bonne douzaine ailleurs, se définissait lui-même comme un "loco de los caballos" ("fou des chevaux") et, à part d´être effectivement assez fou - quoique sympathique - il souffrait de ce que j´appelerai le syndrome "du mal-amour" car s´il venait bel et bien tous les jours nourrir les chevaux, il ne les sortait pour ainsi dire jamais. Nous avions eu déjà qqs discussions avec lui à ce propos et au moment où nous avions obtenu du propiétaire de la masia qu´il lui laisse un bout de champ pour laisser vaquer à l´air libre ses chevaux (en prévoyant une barrière ou je ne sais quoi pour ne pas qu´ils s´échappent), il n´a pas saisi à temps l´opportunité et s´est présenté alors un deuxième fou, cette fois nettement beaucoup plus sévère quoique n´en laissant rien paraître au premier abord, demandant cette fois au propriétaire de louer ses dépendances pour y mettre...ses chèvres ! Et c´est à ce moment là que j´ai compris que la folie de l´un ne se mesure qu´en la comparant à celle d´un autre. Depuis, le propriétaire des chevaux - qui a laissé l´un d´eux à l´état libre pour notre plus grande joie - me parait relativement sensé et en tout cas beaucoup moins nocif envers ses "protégés". La deuxième arrivée a eu lieu en août et quand nous sommes revenus de vacances nous avons immédiatement constaté que le nouveau "fou" ne respectait absolument pas le pacte passé avec le propriétaire qui avait demandé l´aval de David sur l´installation de ces nouveaux voisins "cabrins": outre le fait que les chèvres cohabitaient avec des moutons (jusque là rien de trop anormal), il avait aussi apporté une famille de porcs (dont une truie aussi grosse qu´une baleine) et des oies. David a lutté qqs semaines pour qu´il vire finalement les cochons, ne fasse plus passer les chèvres dans le patio où il gare la voiture et ne détruise pas le paysage avec sa tendance rustre de laisser traîner partout son barda. Je précise que ni le fou des chevaux ni le fou des chèvres ne vivent ici, heureusement. Mais ceci prouve tout-de-même la facilité de certaines personnes à faire subir aux autres les désagréments que peut engendrer leur bétail, changement de parfum de l´air, multiplication de mouches etc etc. D´autre part, les deux ont commencé à s´échanger des mots doux sur le droit de l´un ou l´autre à occuper cet espace, sur le fait de laisser un cheval en liberté, ou sur leur façon de faire ("on voit la paille dans l´oeil de son voisin mais pas la poutre dans le sien"), si bien que l´on avait l´impression à certains moments d´arbitrer un match de véritables tarés (il n´y a pas d´autre sème...) et que l´on a été sollicités parfois à veiller sur la pouliche contre laquelle l´autre fou furieux avait menacé de brandir sa carabine si l´autre ne faisait pas ceci ou cela....bref adieu paix et silence des montagnes ! Moi qui me disait au départ que celui qui avait les chèvres avait l´air d´être un paysan qui allait traiter dignement ses animaux, je me suis vite aperçue qu´il n´en était rien et je me suis mise à regretter la présence unique de notre premier fou, somme toute très inoffensif malgré sa propension à s´exprimer dans une langue de Cervantès très imagée qui me permet par ailleurs d´intégrer les mille subtilités du castillan... D´autre part, le projet initial de construire une sorte d´étable un peu plus bas est resté à l´état d´ébauche et petit à petit on a également constaté que le "pasteur" ne venait pas quotidiennement nourrir ses bêtes, qu´elles ne sortaient plus brouter, bref qu´elles étaient, à l´image de l´horrible structure férailleuse laissée en plan, à l´état d´abandon. Je suis rentrée une première fois il y a environ un mois, accompagnée d´un couple d´amis venu nous rendre visite, dans "la grange" actuelle qu´occupent les animaux. Nous avons alors eu notre premier choc : deux chèvres étaient mortes au milieu des autres qui n´avaient rien à manger. Ceci commençait à confirmer la mauvaise réputation de cet homme, apparemment déjà tristement connu pour avoir laissé mourir des chèvres, jeté d´autres dans une rivière...L´autre surprise a été la réduction notable du nombre de bêtes : en août il y en avait environ 50-60 et là je n´en comptais plus que 25. Après avoir appelé le propriétaire de la masia et lui-même mais en vain car il ne nous répond jamais, il est passé pour faire disparaître les cadavres (où ?) et remplir les bacs de pommes et patates crues, bon appétit le bétail, en prétextant une maladie de sa femme pour justifier ses absences (être paysan et avoir des animaux n´implique t- il pas une contrainte quotidienne à laquelle on ne peut couper ?). Depuis ce jour-là, je passe régulièrement voir la situation. A chaque fois je compte moins d´animaux, un chevreau qui disparaît, 2 moutons de moins, bizarre...Jusqu´à la semaine dernière où, fidèle à mon inspection hebdomadaire, je découvre une nouvelle chèvre morte et plus une seule patate dans les bacs, des chèvres et des moutons squelettiques...la colère m´est montée si vite qu´elle a donné raison immédiatement au rêve que j´avais fait la nuit antérieure : libérer tous les animaux qui nous entourent et qui sont de véritables prisonniers. Ni une ni deux, j´ai donc été me changer et me suis transformée en bergère : il n´a pas fallu beaucoup de temps pour que le bétail s´en remette à moi avec confiance, sorte à toute berzingue vers les champs de liberté et j´ai vite appris à mener un troupeau : ce n´est pas difficile, il suffit de compléter l´expression "suivre comme un mouton" par un élément déterminant : celui qu´ils suivent ce n´est pas le berger mais "le mouton devant", qu´une chèvre a à peu près la même psychologie et qu´il suffit donc de se placer derrière en faisant parfois des mouvements latéraux pour obtenir la trajectoire désirée. Une fois le pâturage atteint, quel bonheur de les voir manger à leur faim, observer leur extrême pacifisme et de se mettre dans un coin au soleil, un bouquin à la main et l´oeil attentif en cas de "broutage buissonnier" mais à vrai dire, pas de souci de ce côté là, l´esprit moutonnier n´est résolument pas aventurier. Pas besoin du chien non plus (car oui il y avait aussi un chien accroché, en détention lui aussi - et un autre malade qui n´était plus là (mort ?)) mais il était tellement affamé qu´il se précipitait sur le chevreau, entrait dans la grange et s´intéressait d´un peu trop près à la chèvre morte, du coup je me suis vite passée de ses bons et loyaux services, l´ai rattaché et après la ballade des moutons-bouc-chèvres j´ai été lui chercher des vivres. Le lendemain, j´ai renouvellé l´expérience pastorale, adoptant un air détaché quand un voisin d´un mas un peu plus loin m´observait avec étonnement. En rentrant le bétail rassasié et fort content de cette deuxième excursion, j´ai décidé d´explorer les "étables" à côté de leur pièce car j´avais remarqué que le fou en avait bloqué l´accès par un sytème compliqué de noeuds, barrières etc. Je savais que j´allais avoir de mauvaises surprises en ouvrant mais j´étais également convaincue qu´il était temps d´agir contre le mauvais traitement infligé à ces pauvres animaux. Après bien des manipulations pour défaire l´embrouillis de noeuds, je découvris donc (âmes sensibles réfléchissez avant de lire) une brebis morte en mettant bas, la tête de son agneau sortant de son ventre ; en soulevant un plastique à ses pieds, une chèvre morte...La pièce censée renfermer les oies dégageait une odeur épouvantable mais la porte ne cédait pas ; j´y aperçus la tête d´une chèvre et des oies mortes. En grimpant sur une échelle j´ai essayé de dégager le faux plafond de cet enclos, en vain et j´ai compris alors que je pouvais faire coulisser deux planches de bois qui masquaient une partie ouverte d´un des murs. Je le fis et, le coeur bien accroché, eus à supporter une nouvelle vision d´horreur : s´entassaient un squelette de chèvre, un crâne de bouc, des cadavres en décomposition, morts à des dates différentes vu leur état, je devais résister encore un peu pour prendre les photos que je pouvais, le soir tombait et l´espace était restreint. Je revins ensuite chez nous, écoeurée et en rage, David appelant le propiétaire, moi le service d´agriculture pour savoir à qui adresser une dénonciation, j´ai écrit une lettre, envoyé les photos - le propriétaire et David ont fait une gaffe car en avertissant le fou criminel de la situation il s´est passé ce qui devait se passer, à savoir qu´il est venu dans la nuit ou le lendemain à l´aube pour faire disparaître les cadavres (encore une fois : où ?), si bien que le lendemain les propriétaires de la masia n´ont pas pu voir le pire, ni le vétérinaire qui, alerté par mes images, est venu deux jours plus tard, mais il semble qu´ils en aient vu quand-même assez avec les photos et mon témoignage et la procédure est en route, les propriétaires ont enfin compris que le fou ne pouvait absolument pas rester là et qu´il fallait maintenant essayer de sauver les bêtes survivantes. En racontant cette histoire à une amie, elle m´a immédiatement dit "Il faut que tu l´écrives" mais je suis incapable de transformer l´horreur de cette réalité en fiction ; par contre l´écrire ici me permet en effet d´expulser la charge négative de ce que j´ai vu, la puanteur qui m´est restée longtemps dans le nez...Je témoigne aussi pour la mémoire de tous ces animaux qui sont si souvent les victimes des hommes, et archive les photos de ceux qui ont survécu à cette terrible histoire. Que va t-il advenir d´eux ? Nous ne le savons pas encore : le fou ne semble pas avoir les papiers de ses bêtes et c´est peut-être mieux ainsi car s´il les avait il pourrait aussi bien les envoyer à l´abattoir (quoique le vétérinaire dise qu´elles sont si maigres qu´elles ne feraient qu´un aller-retour). J´ai verbalisé ma colère un matin contre ce monstre - qui essaie à chaque fois de mentir et raconter des histoires - mais nous nous tenons aussi à distance car on ne sait jamais de quoi est capable un individu qui laisse mourir des animaux, ne se préocuppe ni de leurs cadavres ni de l´hygiène et les fait disparaître avec autant de facilité quand il court le risque d´avoir une poursuite judiciaire ou des amendes. Prudence donc mais on ne peut rester passif devant ce genre de pratiques...Tous ceux qui lisent cet article et qui ont des conseils ou des connaissances particulières dans ce domaine (traitement des animaux, dénonciations etc), n´hésitez pas à m´en faire part...Désolée pour le peu de poésie de ce témoignage - je vous épargne évidemment les photos de l´horreur et ne sélectionne que celles qui rendent hommage à la vie, mais voilà de quoi est pétri mon quotidien actuellement (et cela ne me laisse pas le temps d´écrire autre chose !) ; malgré tout cela, être bergère à mes heures perdues me plaît beaucoup et je suis sûre que les transhumances sont aussi riches, pour la vie intérieure, qu´un Vipassana hindou...