dimanche 30 septembre 2007

Chong´wu


Chong´wu, village côtier de la mer de Chine, Fujian

Du bleu cyan, enfin, perce les cotons de brume du Sud, purge les molécules lourdes d´humidité pour en aspirer la lumière. Nous respirons…L´air que nous avalons vient de cet horizon qui nous inspire, le silence.
Trois ombres sur la plage ploient des courbes nonchalantes, se séparent, se rapprochent, se fondent : elles s´oublient en se perdant, dessinent l´harmonie. Les regards sont portés vers la mer, hypnotisés par sa couleur jaune terre qui se décline en un rouge profond que les vagues balaient en découvrant des roches sombres, une chèvre morte, un vieux jean, des plastiques fatigués. Elle couvre nos pieds et y attache une fine pellicule collante, intrigante, de plus en plus obsédante…Elle nous tend ses bras de pieuvre, nous attire à elle et nous ne pouvons plus nous détacher de l´idée d´y pénétrer, de se laisser submerger par cette masse huileuse et pleine de mystère, cette densité d´eau douteuse qui nous répugne autant qu´elle nous fait envie. Son chant est cri de sirène, elle nous entraîne alors, aimantés. Sa saveur salée nous rassure. Sa chaleur est celle du souffle d´un être familier endormi contre votre peau. C´est une mer qui ne rafraîchit pas. Ses ondulations murmurent : pourquoi, ici plus que là-bas, as tu peur de moi ? Nous comprenons ce langage, originel, mais nous restons muets, absorbés. Elle nous remplit du délice étrange de la crainte mêlée de fascination. Sa substance enracine en chacun la conscience d´être sur terre, même en pleine mer. Elle nous enveloppe de ce liquide qui vient de loin d´où nous glissons inconsistants, sans défense. Nous sortons d´elle satisfaits et poisseux…Si elle nous reste étrangère c´est qu´elle n´est pas notre mer maternelle. Notre peau est plus moite encore qu´avant de la goûter. Au-dessus de nous, le soir se décompose dans des traînées de gris sombre et de rose tragique et confond nos ombres sur le sable. Nous rentrons silencieux.
Nous sommes obsédés par l´idée de cette mer, par l´envie d´entrer de nouveau en elle, encore.
Nous attendons deux nuits. Puis la troisième, nous retournons vers elle et l´abordons depuis un autre rivage. Nous avons traversé la ville en moto, avons suivi des routes bordées de pins et de solitude. Elle est là face à nous, noire, lointaine. La marée est basse, la plage pleine. Cris, échos, rires se multiplient sous le croissant éfilé de la lune et des étoiles nombreuses. L´un de nous chante ce refrain qui me revient sans cesse : « Ni wen wo ai ni you duo shen…Yuè liàng dài biao wo de xin ». Il me désigne un cœur dessiné sur le sable et mime les paroles tandis qu´un peu plus loin, l´une de nous se déshabille sous la lune. Enchantement fugace d´un corps offrant à la clarté une nudité éphémère, irréelle et belle dans la nuit. Nous sommes ombres et phosphorescence, lumières et dissolutions de nous mêmes…
Devant nous, les vagues claquent comme des appels sans retour vers le bonheur. Nous n´hésitons plus et elle nous immerge rapidement de toute sa noirceur. L´instant qui passe est de l´éternité…Flux et reflux au creux de nous, un cycle de vie tourbillonne dans la mémoire : nos corps flottent les uns près des autres, ondines éveillées à la présence, la voûte céleste nous prend dans ses bras, le moment est plein. « Mon cœur ressemble à la lune »…
Eclipse de la réalité : des algues se faufilent sur nos bras, un banc de crevettes nous grignote la peau, espiègles et malicieuses. Nous inspirons : nous retenons le souffle familier de cette eau paresseuse en nous…Nous expirons : nous sommes ensemble. Chong´wu au nom élastique a des rivages qui s´étirent et s´enroulent autour de nous comme une mer paternelle.

1 commentaire:

GWENOLA a dit…

Je m´auto-commente ! Juste pour ajouter une traduction qui a été oubliée dans le texte, les paroles de la chanson chinoise : "tu me demandes combien je t´aime et je te réponds que mon coeur ressemble à la lune"...