lundi 28 avril 2008

La Chine des rails et déroute : l´individu et le nombre



Sept cent millions de Chinois et moi et moi et moi…
Jacques Dutronc

Le complexe du nombre.

Est-on forgé par la conscience de notre appartenance à un peuple à travers le nombre d’individus qui le compose ? Dans mon pays d’une dizaine de millions d’habitants, je ne m’étais jamais posé cette question. Je me rappelle plutôt l’effort de mémoire que cela me demandait pour le cours d’histoire et de géographie au primaire, de retenir le nombre d’habitants de l’Hexagone, la superficie et la densité…C’était donc une notion relativement abstraite, un chiffre qui me parlait peu. Je comparais la France avec les autres pays de l’Europe pour constater que sa forme était équilibrée sur les cartes, des contours nets et gracieux, l’élégance même, à côté de l’Espagne massive et lourde, la botte italienne trop maigre, les petits pays informes, l’Allemagne imposante et sans charme…De plus, la France était le seul pays à me donner l’impression d’être bien « droite » sur les globes ou les cartes, alors que les autres étaient inclinés ou mal fichus. Quelle fierté géométrique ! Mais outre ces considérations, la population ne m’intriguait pas, ne me disait rien : je savais que mes grands-parents, en ayant engendré du côté maternel comme du côté paternel dix enfants participaient au bon score de la natalité française. J’étais loin de ruminer des pensées autour de la question de l’enfant unique, quand mes frères et moi grandissions loin de cousins et cousines que nous connaissions à peine. Du côté maternel, nous sommes actuellement plus de deux-cent trente et moitié moins du côté paternel (la famille angevine bat donc à plate couture la famille bretonne) mais les deux sont composées de gens que je pourrais croiser dans la rue sans les (re)connaître. Dans le noyau nucléaire, nous allions encore au-delà des habitudes puisque mon petit frère avait lui tous les traits de « l’étranger », alors qu’il nous était plus proche et plus familier que quiconque : ce frère adoptif aux yeux bridés, d’origine coréenne, arrivé à l’âge de trois ans et demi quand nous en avions six et sept avec mon frère aîné, n’était pas quelqu’un qui arrivait de loin, n’était pas une pièce rapportée au puzzle familial, mais, le plus naturellement du monde, notre frère. Au-delà des personnes qui m’étaient proches et de toutes celles que nous fréquentions, visages aux traits étrangers ou familiers, le nombre d’habitants du pays, la conscience d’appartenir à une « population » représentaient donc des notions arbitraires, voire absurdes.
En Chine, par contre, les chiffres se sont dotés d’une autre résonance à mes oreilles et dans mon esprit. Être un individu parmi plus d’un milliard constitue, à travers différents faits, une expérience à part. En Europe, nous caricaturons cet excès jusqu’à confondre tous les Asiatiques pour des Chinois (« ils se ressemblent tous ») – mon frère n’a d’ailleurs pas échappé à cette confusion ni à la cruauté verbale des enfants de l’école qui l’ont surnommé parfois « le chintok ». Inconsciemment, nous sentons que le nombre est en conflit avec l’individualité, que le groupe va à l’encontre de l’égo…Et c’est vrai que ce poids de la multitude est quelque chose qui impressionne dans cet « Empire » sans que cette sensation soit uniquement physique. Outre l’effet de « monde dans le monde », il y a cette impression que le nombre nuit à l’individu, l’écrase, l’anéantit parfois, le rend inexistant : le phénomène « bulldozer », ou « rouleau compresseur ». En Europe, nous grandissons dans des pays où la vie de chacun semble sacrée : s’il se passe quelque chose, une catastrophe naturelle, un accident, un attentat, on déplore et on pleure les morts. En tout cas, on en a l’impression car on en parle, ce n´est pas tabou. Certes les médias se repaissent de la mort comme des vautours affamés plutôt que de glorifier la vie ; il n´empêche : quand le présentateur doit annoncer une noyade, un crash aérien, une disparition ou un charnier, il prend un air grave, pèse ses mots et semble évoquer la perte d´un de ses proches. La mort est peut-être son fond de commerce mais au moins elle a le droit de cité. En Chine, c’est comme si le nombre confondait tous les repères et que la vie individuelle – ou la mort donc - perdait de son intensité en étant noyée au milieu de toutes les autres. Fondu dans la masse, l’individu chinois passe si inaperçu qu’il peut en devenir transparent, pour les autorités politiques du moins : son existence, de ce fait, est aléatoire, ou perçue comme telle. J’ai vécu à Canton en 2002-2003, et ma présence a donc coïncidé avec l’émergence de l’épidémie du SRAS : j’étais d’ailleurs à plus proprement parler aux premières loges puisque la province du Guangdong en était le foyer. Lorsque je m’étonnais naïvement du manque de transparence dans l’information ou encore des stratégies d’évitement pour divulguer le nombre réel de malades ou de morts, Ma Yang me rétorquait souvent qu’à Pékin, le gouvernement s’en fichait absolument qu’il y ait deux mille ou soixante mille Chinois rayés de la carte. « On est tellement nombreux ! » me disait-elle d’un air fataliste ; devant mon incrédulité, elle ajoutait parfois : « notre vie n’a pas d’importance ». Elle me donnait le même argument quand j’étais sur le point de partir pour ma traversée finale et qu’elle me disait qu’elle ne pouvait pas s’imaginer pour sa part « faire une chose pareille », c’est-à-dire voyager seule. « Pourquoi tu penses que c’est vraiment dangereux ?», lui demandai-je dubitative, « je ne me sens pas en insécurité moi ici ». « Tu as raison », rétorquait-elle, « à toi il ne t’arrivera rien car tu es étrangère et c’est trop grave si tu as un accident ou qu’on t’agresse, car ça se transformerait immédiatement en affaire diplomatique. Mais moi je suis chinoise, alors un Chinois de plus ou de moins… » et je l’entends encore ajouter dans un soupir cette remarque qui me surprenait à chaque fois et qu’elle répétait pourtant souvent, « on est tellement… ». Je savais qu’elle n’exagérait pas ; pendant le SRAS, j’avais constaté avec consternation que le phénomène était devenu « important » uniquement quand les médias occidentaux s’en étaient mêlés, et ils ne s’en étaient mêlés qu’à partir du moment où le virus avait fait une victime étrangère et avait passé les frontières pour s’exporter au Canada…A l’intérieur du pays, un ou mille morts n’intéressent donc personne, et à l’extérieur encore moins. Mais paradoxalement, le nombre est pris en considération par les autorités chinoises dès lors qu’il peut produire un effet de masse menaçant : la raison même de la censure au moment de l’épidémie était, entre autres, de ne pas provoquer de mouvement de panique, car cela aurait aggravé encore plus la situation. Certaines personnes en ont été les tristes modèles, en réagissant à la menace du virus en désinfectant leur appartement en faisant bouillir du vinaigre et en s’asphyxiant chez eux. Le nombre n’a donc rien de protecteur : soit il annihile, soit il provoque des raz-de-marée dont on n’est pas sûr de sortir indemne.
La foule crée évidemment un stress particulier et les Chinois n’en sont pas exemptés bien qu’ils soient habitués à ce phénomène. Un départ en train est toujours un festival d’hystérie lié au nombre. Des cas d’accidents par asphyxie ou piétinement sont mentionnés dans les journaux quand il y a un événement particulier : pas forcément le nouvel an chinois mais l’ouverture d’un grand centre commercial par exemple, où des milliers de personnes avides de consommation se ruent à la première heure…pour y laisser parfois leur dernier souffle. J’ai souvent pensé que la perte d’intérêt envers les traditions ancestrales, comme le respect du « qi », le souffle vital, était une cause profonde de ces problèmes actuels : les villes sont polluées et génèrent déjà beaucoup de maladies, le SRAS atteignait aussi les poumons (les victimes mouraient d’étouffement) et il faut croire que le nombre, lui aussi, mène à l’asphyxie.

Ebauche de la notion d’individu.

Face au nombre, au cœur de la multitude, il y a donc l’individu. Et je réalise que je ne le connais pas, que la notion même d’individualité, en Chine, m’échappe complètement. Si je pense à « un », je pense à « enfant ». Mais quand je songe à l’enfant chinois je ne peux faire l’économie de cette pensée intrinsèque : « la famille », et au drame des six adultes penchés au-dessus du berceau du nouveau-né, comme autant de fées à la fois bienfaisantes et maléfiques pour son développement personnel. Dans le meilleur des cas - mais qui sera aussi le pire, quatre grands-parents et deux parents, remplis de l’amour le plus sincère mais aussi le plus dangereux. Les nouveaux petits empereurs chinois sont ces enfants uniques, dont l’égo ne manque pas de souffle. Pourtant, ils me semblent encore être l’écho emblématique de ce tiraillement de l’individu au milieu du nombre : une personne toujours reliée, voire dépendante, et très protégée, par sa famille. Contre l’altérité indifférente, le poids du nombre, il y a ce cercle familial, cette valeur immuable, ce monopole affectif. On observe ainsi peu de rébellion et la marginalité est associée à la dérive (folie, mendicité…). Même si beaucoup vivent loin de leur famille, et de plus en plus différemment, ils restent fidèles à cette envie de plaire à leurs parents, de reproduire « le » modèle. C’est en tout cas ce que j’ai toujours rencontré chez les jeunes entre vingt et trente-cinq ans. Je me souviens avoir été impressionnée par le cas d’un jeune garçon de seize ou dix-sept ans d’une province du nord, traduit en justice pour avoir assassiné sa grand-mère puis ses deux parents, sous la pression trop grande que ceux-ci mettaient à sa réussite scolaire. Quand on n’a ni frère ni sœur, toute l’attention est centrée sur soi et être un bon élève, si ce n’est le meilleur est le moins que l’on puisse faire pour sa famille, qui mise tout sur l’éducation. Ce jeune n’a pas pu supporter cette soupape familiale ni su se rebeller sainement : au lieu de cela il a mené le parricide à son extrême, détruisant tous les membres de sa famille qui devaient certainement agir, aussi sévèrement soit-il, en pensant à son bien. Le jugement passait à la télé et nous regardions cela avec Ma Yang qui me résumait l’essentiel (le documentaire était ponctué de photos, témoignages, bulletins scolaires) et me commentait l’événement : selon elle, nombreux étaient les lycéens ou collégiens exténués par cette course aux meilleures notes qui, s’ils ne passaient pas à l’acte, avaient tous rêvé au moins une fois au cours de leur adolescence d´assassiner leurs parents et grands-parents.

Loin de cette autorité familiale, débarrassé du carcan social, l’individu m’apparaît alors comme une entité abstraite, difficile à saisir. Ce n’est pas une carence de personnalité, mais, d’une certaine façon, les jeunes ne semblent jamais être nés à eux – mêmes, ni vivre entièrement avec leurs idées propres, leurs convictions personnelles, en s’affranchissant de l’opinion de leurs parents. J’ai observé cela à travers plusieurs amis et le thème du célibat chez les filles en est un exemple éloquent : après l’âge de vingt-cinq ans, il est problématique d’être une « catherinette » (inutile de dire qu’une fête en cet honneur ne viendrait à l’idée de personne sous ces latitudes). Une jeune femme de vingt-huit ans rencontrée à Shanghai me rapporta cette anecdote survenue lors du mariage d’une de ses amies : un invité connaissant sa famille s’approcha de son père et lui dit : « Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus mais c’est vrai que tu ne m’avais pas invité au mariage de ta fille ! ». Ce à quoi le père répondit, tranchant : « C’est tout-à-fait normal puisque ma fille ne s’est pas encore mariée ». Il se mura ensuite dans un silence qui se convertit en véritable mutisme pendant toute la fête et jusqu’au retour à la maison. Il explosa alors et dit à sa pauvre fille qu’elle lui avait gâché sa journée et qu’il ne pouvait plus supporter la honte d’avoir une fille encore célibataire. Elle en fit un vrai complexe et culpabilisa d’autant plus qu’elle traversait un désert affectif dont elle ne voyait même plus l’horizon. Elle me confessa qu’elle avait essayé de se mettre avec un garçon mais que la relation était catastrophique, ce qui n’échappa pas au regard de ses parents qui, mettant de l’eau dans leur vin, lui ont sagement conseillé de s’en séparer, en précisant qu’ils ne voulaient pas non plus qu’elle se marie seulement pour se marier. En fait ils regrettaient simplement qu’elle ne trouve personne à son goût. Elle m’avoua ensuite qu’elle était amoureuse d’un jeune homme déjà fiancé, voire marié, ce qui n’arrangeait en rien les choses. Quand j’essayais de la rassurer en lui disant qu’une personne célibataire pouvait tout-à-fait être heureuse, voire parfois beaucoup plus qu’une personne mal accompagnée, elle se renfrognait et me répétait : « Non je crois que c’est moi qui ai un problème et mes parents ont raison ». Nous touchions du doigt un thème sensible : le mariage est une des valeurs culturelles les plus fortes dans de nombreux pays encore et se transforme en un thème aussi tabou parfois que la religion que l’on pratique…ou ne pratique pas.
Les garçons, de leur côté, n’osent pas non plus vraiment afficher leur manque d’intérêt face au mariage quand c’est le cas ; rompu aux conceptions occidentales, un de mes amis valorise beaucoup le fait d’avoir des enfants mais aucunement l’engagement du couple à travers le mariage. Or, il admettait clairement qu’il ne pensait pas affronter sa famille sur ce point et se marierait sans doute malgré son manque d’envie. Le projet personnel se plie donc au modèle familial. Plus inadmissible encore dans une famille, c’est la préférence sexuelle « non conventionnelle ». L’homosexualité reste en effet un tabou de premier ordre, même dans les plus grandes villes dont les lieux gays n’en finissent pas de changer d’adresse tant le phénomène est imprégné d’une censure collective inconsciente. J’ai connu des homos en Chine mais, pendant de longs mois, tout n’était qu’insinuations ou paroles à demi-mots sur ce sujet. Le corps parlait de lui-même : je n’ai jamais vu de déhanché plus féminin que dans la démarche d’un de mes amis chinois. Le regard des autres sur lui n’était pas malveillant mais jamais personne n’aurait fait de remarque ni ironisé sur ce qui se dégageait de lui et rendait évidente sa préférence. Ces amis gays ne parlaient jamais de souffrance. Ils n’évoquaient simplement jamais leurs histoires et les vivaient cachées. Les filles homos sont, quant à elles, restées absolument invisibles à mes yeux.

Taire les différences, étouffer ses propres conceptions, masquer l’être profond qui nous anime, sont autant d’actes qui ne m’ont pas aidée à percer le mystère de l’individu chinois. C’est en grande partie parce qu’il ne semble jamais libéré du groupe que je n’arrive pas à le cerner. On confond d’ailleurs souvent « individualité » et « personnalité ». Ce que je cherchais à comprendre dans cette dualité « multitude – individu », c’était comment chacun pouvait se démarquer face au poids du nombre et le complexe qui en découle. Malheureusement me revient en écho la phrase fatale de Ma Yang « on est tellement » qui pourrait se conclure « que l’on ne va pas, chacun, commencer à se faire remarquer »…Cependant, si j’y réfléchis bien, la différence ne séduit jamais vraiment les gens, où que ce soit. Mieux vaut rester « dans la norme ». D’individu on passe à « individualiste » et cela, à n’en pas douter, les Chinois le seront, si ce n’est déjà fait : le monde capitaliste et la frénésie de la consommation mènent les citoyens vers ce gouffre.

Quant à la personnalité des Chinois, ils n’en manquent évidemment pas. Mais là encore, sous le regard étranger, ils sont souvent confinés aux stéréotypes. François Cheng, auteur chinois naturalisé Français, parle de façon très juste de cette inévitable « castration d’identité » dont nous sommes souvent victimes en qualité d’étrangers ; il décrit un repas relativement mondain avec des Français peu de temps après s’être installé à Paris et nous livre ici le portrait déformant qu’il reçoit de lui-même, mais aussi de tous les Chinois qu’il représente malgré lui : « Après les avoir écoutés, j’ai fini par saisir ce qu’ils exigeaient d’un Chinois. Qu’il soit cet être à l’esprit planant, vierge de tourments et dénué d’interrogations au visage lisse et plat, béatement souriant, fait d’une autre substance que la chair et le sang. Son langage doit être délié, naturel, sans efforts accumulés, sans formes construites, d’une simplicité un peu naïve et son propos doit se ramener à quelque aimable sagesse. Un être primaire en somme, destiné à être maintenu dans sa rusticité native, condamné à être dépourvu de passions et de quêtes plus aventureuses qui le mèneraient vers d’autres métamorphoses. »
[1]
Inconsciemment, ma culture m’avait transmise, partiellement, cette vision. Partiellement car nous ne savons jamais jusqu’à quel degré ces images affectent notre perception. Nous rêvons le monde plutôt que de le vivre et nous disons connaître des êtres qui n’existent pas, ou plus. La distorsion la plus significative que j’ai remarquée jusqu’à présent concerne l’Inde. Les Occidentaux ne laissent pas ce pays être ce qu’il est, une terre inépuisable de contradictions. L’Inde est un mythe intouchable. Et la Chine, une énigme…François Cheng, en parlant de lui, me parlait aussi de moi. Car il s’agit de l’exil en général et non pas seulement de son expérience. Le fait d’être « étranger ». L’individu chinois m’échappe et je me risque à beaucoup d’erreurs d’interprétation en essayant parfois de le décrire. Mais à travers tous les miroirs déformants que l’on m’a tendus et dans lesquels je ne me suis pas reconnue, je sais combien il est difficile de savoir, ou de comprendre, qui est l’autre. J’écris peut-être, d’une certaine manière, pour combler le manque de cette rencontre.

[1] François Cheng, Le dit de Tianyi.


Photos : 1/ Nanjing Lu à Shanghaï (Nicolas Sabre) - 2/grand-père et petit-fils hakka, Fujian - 3/ Autoportrait du neveu de Tian Bao - 4/Petits hakkas nus-pieds pendant une ballade, Fujian (Guénola M)

lundi 18 février 2008

La Chine des routes et des rails : Circuler, se mouvoir


Un long trajet vers un grand pays aux serrures compliquées. Tout y rouille, sauf le ciel.
Paul Eluard.


Une fois une ville apprivoisée, il y a les voyages. Et, dans ces voyages, l’expérience troublante des autres villes, des autres régions et ce constat : malgré l’immensité, on reconnaît partout une ville chinoise. J’ai traversé le pays du nord-ouest (Xinjiang) jusqu’au sud-est (Guangdong), puis longé toute la côte est (du nord de Pékin au sud du Fujian), et vu l’île de Hainan (le petit « Hawaï chinois ») pour arriver à cette conclusion : au-delà de la diversité, il y a cette incroyable unité, presque inquiétante, et finalement assez déprimante vu son manque de beauté, de l’urbanisme chinois. Cette architecture de toc. Même au fin fond des vallées isolées du Fujian, là où vivent les Hakkas dans leurs superbes tulous
[1], je suis tombée nez-à-nez avec un de ces bâtiments « salle-de-bains » blanc et rose. Le kitsch absolu, la mauvais goût au cœur des séculaires rizières. Je cherchai une explication raisonnable à un tel affront en me tournant vers Tian Bao, m’assurant avant tout qu’il partageait mon dégoût : « Tu ne trouves pas ça horrible toi ? » - « Si si, c’est affreux », me rassura t-il, « mais tu sais pour beaucoup de Chinois, c’est plus solide que les vieilles maisons, c’est plus propre aussi ». J’imaginais en effet assez facilement le coup de karcher passé sur la surface lisse des petits carreaux. Quoiqu’ils ne doivent pas le faire si souvent puisque ma première impression en rentrant en France après un an d’absence, c’était que nos façades étaient si propres qu’elles semblaient avoir été soigneusement lavées à la main. « Il y a des Chinois à qui ça doit plaire » ajouta ensuite mon compagnon de route, confirmant ce que je redoutais. Mais pas tous heureusement…Son amie de Shanghai définira le quartier où elle habite comme « très laid » et son compagnon pékinois me dira lui aussi qu’il déplorait complètement ce type d’architecture. J’étais simplement exposée là encore à ce qui me déprime le plus en ce bas monde : la culture du mauvais goût (que j’ai pris l’habitude de surnommer aussi « la culture du nul »). Je ne pouvais reprocher aux descendants de Confucius de trouver beau ce qui représentait à mes yeux le summum de la laideur, sans penser à tout ce qui me sépare également de bon nombre de mes compatriotes en matière de goût : les pavillons moroses, les grandes surfaces, les émissions à la télé, les Mac Do…Ces écarts d’affinités ne me dérangeraient finalement pas si cette culture qu’on dit « de masse » ne me donnait l’impression de prendre le pouvoir et devenir franchement dominante. C’est peut-être d’ailleurs une certaine forme de beauté, une culture oubliée ou le monde de leurs songes que les voyageurs recherchent aussi éperdument – et avec beaucoup d’illusions - quand ils partent.

Routes, rails, roues…

C’est en tout cas ce que je désirais plus que tout trouver quand j’ai commencé à explorer la Chine dans tous les sens, en espérant ne pas avoir à entendre raisonner dans ma tête : « Circulez, il n’y a rien à voir ! ». Mais non : circulez, et vous verrez tout. Prendre le train en Chine est une expérience qui justifie à elle seule le voyage. Quand je pars, l’un de mes plus grands plaisirs est le trajet. Parfois, j’en viens même à croire que c’est peut-être le seul objectif de mes périples : être en mouvement. Car finalement, je ne prépare rien avant le départ, et en Chine je ne m’inquiétais même pas des lieux où j’allais dormir. J’ai évidemment des envies de déserts, de montagnes ou de visages à déchiffrer, mais rien n’est arrêté ni organisé. Je ne me forge aucune représentation car je sais que tout basculera vers une autre réalité et qu’il vaut mieux se laisser surprendre par des sensations vierges. Ce syndrome est d’ailleurs assez extrême car je me souviens que lorsque j’ai accepté le poste à Canton, je ne savais même pas où se trouvait cette ville sur la carte de Chine. Et bien que je sois finalement presque plus exigeante dans les destinations que je choisis pour mes départs à court terme, le voyage n’existe qu’à partir du moment où je mets mon sac sur le dos et prends la direction de la gare ou de l’aéroport. Sa respiration commence alors sur le rythme des rails ou dans l’envol qui m’aspire sur mon siège…
Il y a bien-sûr plusieurs façons de circuler dans ce vaste pays mais le train est le premier moyen de transport qui me vient à l’esprit et c’est celui qui, de loin, a gagné toute mon affection. Beaucoup de trajets ferroviaires durent trente à quarante heures et sont donc partie intégrante de l’aventure. Partager ainsi des kilomètres est une expérience de vie incomparable mais aussi une lente et profonde immersion dans le voyage lui-même. Au coeur de l’introspection de ce que l’on est en train de vivre, du temps qui se déroule, de l’espace que l’on traverse. La Chine que je donne à lire à travers ces lignes n’est pas seulement celle des rails, ni des routes, elle s’étire à toutes les expériences qui m’ont été données à vivre mais les pensées qui ont fécondé ce récit viennent de ce berceau-là. En revenant à Paris après mon premier séjour, je me rappelle avoir vu un documentaire magnifique réalisé par Ying Ning, Le chemin de fer de l’espoir, qui décrit l’exode de Chinois du Sichuan allant travailler dans les champs de coton du Xinjiang pour survivre. Tout le film se passe dans le train et chacun livre une partie de soi, de sa vie ou de sa conception du bonheur, tout en cadence sur les rails précaires du destin. J’étais seule à Beaubourg, dans une vaste salle obscure, et j’avais l’impression d’être là-bas, avec ces gens humbles, je vibrais entièrement à cette sensation de les avoir croisés dans les trains que j’avais pris, de les reconnaître, de les connaître.
Ce n’est pas si étonnant car le train est un monde en soi, un espace de vie que l’on partage avec des passagers qui deviennent presque familiers après plusieurs kilomètres. Il y a dans le voyage en train une métaphore de vie, un cycle cerclé par un début et une fin mais riche de ce hasard qui le remplira ; il y a aussi la nuit et le sommeil qui plongent tous ces compagnons de route dans une intimité soudaine, une façon de vivre ensemble, de dormir ensemble. Et le réseau ferroviaire chinois, avec ce sens pratique qui caractérise l’esprit mandarin, orchestre le rythme du jour et de la nuit de façon synchronisée. Toutes les lumières s’éteignent à vingt-deux heures et la musique se met en marche à sept heures du matin, pimpante et joyeuse pour accueillir le jour…J’ai compris plus tard ce que la voix féminine diffusée sur les haut-parleurs racontait à cette heure matinale : elle souhaitait à tous un agréable réveil en espérant que nous avions bien dormi et recommandait d’aérer les couchettes en ouvrant les fenêtres pour dissiper la chaleur diffuse de tous ces corps endormis, rappelait la présence d’eau chaude disponible pour nos thermos, insinuait discrètement d’aller se débarbouiller pour vivre de la manière la plus conviviale possible ce voyage commun, elle évoquait aussi le passage des chariots où nous pourrions acheter boissons et plats chauds ou soupes de nouilles en guise de petit-déjeuner et, enfin, elle nous souhaitait de poursuivre un agréable voyage…Ces bonnes intentions sont accompagnées d’un service de train que l’on peut qualifier d’efficace dans des wagons confortables. Bien qu’il soit lent, le train chinois n’a rien à envier à nos machines occidentales, souvent beaucoup moins propres et moins commodes pour y dormir. Les couchettes ne sont pas cloisonnées dans un compartiment fermé (ce qui est susceptible de provoquer claustrophobie et angoisse si les gens avec lesquels on le partage sont louches), mais donnent directement sur le couloir. De ce fait on accède aux couchettes du haut ou du milieu par une petite échelle externe ou des cales à chaque bord de lit. Dans le couloir, une série de petits tabourets rabattables se font face devant de petites tables, contre la vitre, ce qui permet de se poser là pour regarder le paysage, écrire, siroter le thé ou grignoter…On peut aussi s’asseoir tous sur la couchette du bas convertie durant le jour en siège collectif et partager notre conversation, nos vivres ou des jeux avec nos compagnons. En général, la « peau blanche » attire les curieux et j’ai rarement trouvé le temps long en train, tant il y avait de personnes qui venaient s’asseoir en face de moi pour « parler avec l’étrangère » : un homme qui voulait vérifier ses préjugés sur les Occidentaux et tout savoir de nos mœurs dites « libérées », des étudiants qui désiraient pratiquer leur anglais avec cette « French Lao Way »
[2], et des enfants curieux qui ne tarissaient pas en questions pour comparer notre pays avec le leur et allaient ensuite raconter à leurs parents les trouvailles de cette enquête palpitante…

Contrairement au train qui permet ces rencontres et ces échanges, il y a des transports qui isolent mais qui permettent d’apprivoiser une ville de façon presque surréaliste, comme la voiture, d’autres qui offrent des moments de vie et de dialogues éphémères comme le taxi et d’autres encore qui donnent la sensation de frôler la catastrophe comme la moto. Puis il y a ces vélos qu’on vous loue et qui déraillent tous les cent mètres, ces bus qui crèvent ou qui patinent dans la boue, ou encore ces chevaux et ces chameaux qui vous transportent vers des rêves d’enfance. Ces déclinaisons de verbes résonnent dans ma tête « marcher, parcourir, arpenter, errer, traîner, flâner, vagabonder, traverser, revenir, partir, galoper, cheminer… » puis, tout-à-coup, l’immobilité. Pourtant mon esprit continue à trotter ailleurs, à s’éclipser, à s’évader, à dérailler loin de la réalité. Et lorsqu’il retombe sur terre et s’intéresse à la cause de l’élan coupé, suspendu, lui reviennent en mémoire ces mots lus pendant un autre trajet : « Nous passerons des heures à ne rien faire. Si ! A attendre, ce qui est la principale activité du voyageur en Orient, et qui nécessite beaucoup de savoir-faire. ».
[3] Mais dans cette attente, se trouve tout le suspense de la rencontre probable, de la parole à élucider, d’une pensée à creuser. Le moment est plein, inspiré : c´est le présent progressif pris au pied de la lettre, syntaxe même du voyage : je suis en train de… vivre ce présent, ici, maintenant, ailleurs, là, à présent…

Foules.

Quand on est encore de l’autre côté du reflet de nos représentations, la Chine ce serait aussi la foule. Je l’ai connue une fois, véritablement, dans le quartier de Kowloon, à Hong-Kong. Nous sortions du métro avec une amie et la concentration de personnes était si dense qu’il n’était plus possible de choisir notre orientation, à droite, à gauche ou tout droit, non, nous n’étions plus que deux bouts de bambou flottants sur la houle compacte de cette marée humaine et nous n’avions plus qu’à suivre le courant en tâchant simplement de ne pas trop nous éloigner l’une de l’autre. J’ai le malheur d’être à la fois claustrophobe et agoraphobe et je me souviens alors l’effort de concentration et de respiration que cette épreuve m’a demandé pour garder mon calme. J’ai détourné tant bien que mal mon angoisse de la promiscuïté étouffante en riant de la situation avec mon amie qui vivait à Hong Kong car nous n’avions encore jamais usé de ce prétexte pour un retard « j’ai été prise dans la foule », comme on dirait « j’ai été prise dans les embouteillages ». Finalement, nous avons atterri sur une rive de trottoir sans trop savoir comment et retrouvé le marché de nuit qui nous amenait dans ce quartier. De façon sporadique et moins impressionnante, je me rappelle aussi la foule des gares car entre ceux qui viennent acheter un billet, ceux qui partent, ceux qui accompagnent et ceux qui dorment sur place avant un grand départ, avec des monceaux de valises et des gros sacs à carreaux rouges et blancs caractéristiques, le tout forme une concentration asphyxiante avec le même effet incessant de mouvements contradictoires, de vagues et courants, contre-courants et mal de mer (pourtant c’est bien de trains dont il s’agit…). À Chengdu, dans le Sichuan, en plein après-midi, je m’étais armée de courage pour aller acheter un billet pour le lendemain et, tel un mantra apaisant, je survivais à l’agglutinement humain dégoulinant de sueur en me répétant la phrase que je devais dire pour obtenir une couchette dure pour Guiyang, le plus important dans ce genre de situation étant de bien prononcer le nom de la ville – avec les bons tons – pour ne pas se retrouver à l’autre bout du pays. Il fallait donc à la fois hurler et articuler. Sans compter que durant cette période, l’épreuve de la gare ou de toute autre station de départ s’accompagnait d’un contrôle rigoureux de sa température pour prévenir l’invasion du SRAS et il m’est arrivé de passer entre les filets de cette mesure lors d’une première étape (au moment où l´on passe les bagages sur le tapis roulant) et de m’en réjouir jusqu’à ce que l’on ne manque pas de s’en apercevoir au moment le plus critique, c’est-à-dire quand ils ouvrent les grilles pour accéder au quai, ce moment si particulier où tout le monde se pousse et se bouscule comme si le train allait partir dans la seconde alors qu’il y a une marge de vingt minutes en général. Cependant l’hystérie m’avait gagnée ce jour-là car le fait d’avoir à remonter à contre-courant toute cette foule pour qu’on me mette un thermomètre dans l’oreille et revenir ensuite sur mes pas dans une lutte acharnée pour passer avait porté à son comble mon adrénaline. Mais à part dans ces moments-là, et aussi contradictoire que cela puisse paraître, la foule en Chine est plutôt une idée reçue et n’existe pas vraiment. En tout cas, ce n’est pas quelque chose qui frappe au quotidien ni qui empêche de circuler de façon récurrente. Elle est ponctuelle et localisée et il est très facile, dans la majeure partie des cas, de ne pas du tout la ressentir. Quand je vois le nombre impressionnant de passants certains samedis dans la rue Porta de l’Angel à Barcelone (pour la plupart des consommateurs, ce qui augmente d´autant plus mon aversion), j’ai beaucoup plus l’impression d’avoir affaire à une foule que dans n’importe quelle rue de Chine.

Passants…

Parmi ces anonymes que l’on croise au fil du hasard et des chemins, qui se trouvent là au même moment, sur cette place que l’on traverse ou cette rue que l’on arpente, je garde très précisément en mémoire trois personnes : un clochard du Guizhou et un père et son fils à Pékin, dans un état de misère eux aussi. Ils sont peut-être morts depuis et mon hommage ne leur sert à rien, mais ils m’ont plongée dans un tel état de bouleversement qu’il est difficile de taire leur souvenir. Les évoquer me questionne tout autant cependant car lorsque l´on se sent impuissant ou si misérable soi-même dans ce que l’on peut faire pour l’autre, on préfère presque garder pour soi ce sentiment violent et l’impact de cette rencontre dans notre conscience. Le premier, d’ailleurs, ne mendiait pas. J’avais la tête rivée vers le sol, sur un trottoir de Guiyang, cherchant un lieu pour dormir, fatiguée par les transports pris dans la journée et sans doute un peu triste puisque c’était la dernière étape avant le retour. Mon sac était lourd et les auberges indiquées ne correspondaient pas au budget de 25 yuans maximum que je réservais pour un toit ou alors elles n’admettaient pas d’étrangers. C’est dans cet état un peu exténué que je devais croiser quelqu’un qui avait beaucoup plus de raisons que moi d’être réellement au bout de ses forces. Au début je ne vis que les haillons de son pantalon. Parmi les jambes que je voyais sans les voir autour de moi, cette vision se détacha immédiatement de tout le reste. Mes yeux remontèrent vers le visage de cet homme, plutôt jeune et qui ressemblait à beaucoup de clochards que j’avais croisés dans le Guizhou, les cheveux très noirs, mi longs et hirsutes, la peau brune, et un corps qu’on devinait souple malgré la souffrance de la faim. Je savais que cette région comptait parmi les plus pauvres de Chine et que sa capitale, Guiyang, était réputée pour être « criminelle ». Ce ne doit pas être faux puisque c’est le seul endroit où je me suis fait suivre (par un autre mendiant) et où j’avais commencé à élaborer des stratégies pour me tirer d’affaire si l’agression avait lieu. J´avais fait en sorte de le semer dans des rues plus noires que l´encre qu´il devait beaucoup mieux connaître que moi. Paradoxalement, en y parvenant, je me sentais coupable : ma peur l´avait emporté sur sa rage, j´aurai dû l´aider, même si rien ne m´y encourageait et qu´il faisait erreur en me voyant comme un symbole de richesse…Et à travers lui, je regrettais de ne rien avoir pu faire non plus envers l’autre clochard en haillons que j’avais croisé quelques heures avant. Ceci dit, il aurait été bizarre de faire quoi que ce soit puisqu’il ne demandait rien, il passait là. Si sa vision m’obsédait ensuite, c’est parce que la pauvreté est une blessure de l’humanité qui nous jette dans le malaise car nous ne savons quels remèdes lui donner de façon immédiate et qu’une voix inconsciente, collective, nous dicte plutôt de se forger une carapace. Or, chaque fois que je croise un mendiant ou un fou, je ne peux m’empêcher d’imaginer quel enfant il fût et quels espoirs lui portèrent ses parents…En tant qu’étrangère, il faut également assumer que tout acte de secours sera forcément lu et interprété à travers le crible de la supériorité économique supposée avant d´apparaître comme un élan spontané d’humanité. Et le fait est que j’étais restée paralysée devant le premier clochard. Car en remontant les loques de son pantalon, mes yeux n’avaient pas pu se détourner de la nudité de cet homme qui exposait son sexe, non par provocation mais parce que des pans entiers de tissu manquaient à son vêtement. La misère avait dépouillé cet homme jusqu’à la pudeur. Cet extrême dénuement s’accompagnait pourtant de la force inébranlable de son intimité car cette vision restera ancrée en moi comme l’apparition du sexe d’un ange. Cette pensée est certainement tabou car il est difficile d´admettre des sentiments contradictoires face à l’inacceptable ; pourtant, je trahirais complètement ce souvenir si je ne reconnaissais pas la complexité de ce qui s’était passé : la fulgurance d’une vision où se superposaient la plus grande pauvreté et la beauté la plus pure.
L’autre rencontre a eu lieu à Pékin et m’a jetée dans le même désarroi. Un père portait à bout de bras son fils d’une dizaine d’années, épuisé, le soulevant de terre comme il pouvait, si maigre lui aussi et portant sur une épaule un sac qui devait contenir tout ce qui leur restait. Le garçon avait un pantalon fendu comme celui que portent les enfants pour faire leurs besoins et on voyait des plaies sur son corps dues au manque d’hygiène, une saleté épaisse, mais ce qui choquait le plus était de voir cette extrême faiblesse, cette fatigue incurable. Il ne pouvait plus marcher. Plusieurs passants ont semblé comme moi très affectés par cette scène et je remarquai leur émotion dans leur façon de donner quelques pièces en détournant aussitôt la tête. Encore une fois le même sentiment d’inutilité m’emplissait de honte et un seul geste ne semble rien, comparé au drame auquel on assiste. Au coin d’une rue il y avait des vendeurs de baozis, j’en ai donc profité pour en acheter quelques-uns après une attente péniblement longue qui me faisait craindre de ne plus retrouver le père et son fils, bien que la fébrilité de leur état rendît leur marche très lente. Je suis retournée en courant sur mes pas mais j’ai freiné mon rythme en les atteignant pour ne pas brusquer la rencontre ; quand j’ai présenté les baozis, le père a posé son fils à terre pour que je les lui donne et que celui-ci me remercie lui-même, en joignant ses deux mains et en inclinant la tête. Des larmes coulaient sur son visage et il répétait « Xie xie »
[4] plusieurs fois tandis que je restais interdite, sans savoir quoi dire, le regard capturé dans le sien, aucun mot ne console cela, j´avais envie d’un geste sur sa joue pour sécher ces larmes de misère et d’épuisement et je détestais mon rôle, le monde, la cruauté de la vie pour les plus démunis, mon état de voyageuse occidentale avec ses tourments existentiels quand, devant elle, il y avait la mort dans des yeux d’enfant. En les quittant, muette et en miettes à l´intérieur, je pensais à l’insensé et ne parvenais pas à m’enlever ce regard-là de la tête, je marchais le cœur serré, un immense sentiment de rage et d’impuissance m´inondait toute entière et me troublait la vue. Pourquoi secourir une personne en détresse n´a plus rien de spontané dans nos sociétés ? Comment en est-on tous arrivés à ce qu´il n´y ait quasiment plus que des recours administratifs ou des élans de dévotion pour combler ce manque d´humanité en chacun de nous ? Je haïssais ma réaction si pauvre, je haïssais le repas que je prendrai seule le soir, sans cet enfant et ce père affamés, je haïssais les processus onéreux et interminables qui réglementent les adoptions, rendant esclaves de leur destin les orphelins comme les parents, je haïssais cette convention de l´égoïsme programmé-sans-qu´on-ne-puisse-rien-y-faire. Prise au piège de cet immobilisme socialement codifié, je n’ai pu être rien d’autre qu’un témoin de plus de cette mort annoncée. Cet enfant n’est certainement plus de ce monde depuis et mes baozis n’y auront rien changé.
Dans le mouvement du voyage, il y a ces directions contraires, cette trajectoire qui nous porte vers la découverte et cette errance qui nous expose au luxe de nos déplacements désirés, choisis, le contraste violent entre ces routes rêvées et ces chemins du destin plein de ronces. Ce serait mal peindre la Chine que d´omettre ces milliers de laissés pour compte, les ouvriers de quatre sous dont la vie se résume aux murs de l´usine où ils fabriquent les jouets des gosses de riches ou aux vêtements bon marché qui feront l´orgueil des midinettes…ces paysans dont la terre est trop stérile et qui vont travailler sur des chantiers en ville, sans contrat et sans aucune garantie d´être payés…ou encore ces handicapés ou mineurs qui deviennent esclaves dans les régions les plus cruelles. J´ai lu un jour cette phrase : « Soyez passants » et j´ai appris plus tard qu´elle avait été prononcée par Jésus. Et passants, en effet, nous le sommes. Seules nos démarches nous distinguent. Seules nos destinations – qui maquillent en réalité nos destinées – nous séparent.





[1] Maisons-forteresses rondes, carrées ou rectangulaires, construites sous la dynastie Jin (265-314).
[2] Lao Way signifie littéralement « vieil étranger » et est le terme le plus souvent utilisé pour désigner tous ceux qui ne sont pas Chinois…
[3] Olivier Germain Thomas, La tentation des Indes.
[4] « merci »


Photos : 1. la muraille de Chine à Muntanyu, G.M / 2. circulation improbable à Nanjing, Nicolas Sabre / 3. pause au soleil et dans la brouette à Hangzhou, G,M / 4. conducteur insolite dans le Sichuan, N.S / 4.Inondations à Nanjing, N.S

dimanche 17 février 2008

Dessine moi un mouton...

...et une chèvre, et un agneau...et "Barbichette" qui chante sur le podium, et Noisette qui fait de l´esbroufe, et Caramel qui éternue et vous regarde de ses yeux clairs avec le nez mouillé, et Baboucka qui râle parce que vous avez encore kidnappé sa petite...Les animaux acquièrent un surnom dès lors qu´on identifie et reconnaît leur personnalité, qu´on ne peut plus les confondre...D´ailleurs, il y a encore deux-trois moutons qui ne sont pas nommés dans le petit troupeau devenu familier car leur caractère ne nous a pas encore sauté aux yeux...Pour le moment ils se contentent de "suivre comme des m... de Panurge" et du coup, rien ne les distingue vraiment des autres.
L´aviateur avait raison de dessiner au petit Prince une muselière pour le mouton afin qu´il ne mange pas sa fleur car il est vrai que ces coquins en sont friands - et non moins gourmandes sont les chèvres qui nous feront bientôt dire "Les amandiers en feu-fleurs" car elles raffolent de leurs pétales...Mais elles ne sont pas seulement champêtres et botaniques, elles sont aussi artistes et amatrices de poésie...Je l´ai remarqué hier tandis que je les menais paître et leur récitais Pierre de Marbeuf (pourtant les consonances de ce patronyme auraient pu leur faire craindre le pire...) : "Et la mer et l´amour ont l´amer en partage / car la mer est amère et l´amour est amer / L´on s´abîme en l´amour aussi bien qu´en la mer / car la mer et l´amour ne sont point sans orage" et je vis la petite Caramel qui s´approcha, grimpa trois marches de l´escalier où j´etais assise avec mon livre à la main, m´amusant des allitérations plutôt que du sens (ni mer ni amer autour de nous ne menaçait) et elle tendit son petit museau comme si elle voulait humer dans l´air les vers et les rimes...
Et ici, c´est la petite Jana que j´aime prendre dans mes bras pour sentir son odeur de lait entre le pelage noir et pour entendre le son de sa voix, lui faisant supporter le poids du proverbe "Qui aime bien châtie bien" car, si elle est en confiance, elle se rebiffe maintenant quand on l´attrape et préfère nettement tester l´élasticité de ses pattes à terre...
Cela n´a aucun rapport mais je songe qu´aujourd´hui, le Kosovo proclame son indépendance et malgré moi je tremble...je revois les mitraillettes, les lance-roquettes et autres armes aux noms qui sonnaient russe dans le triste musée de la triste histoire de Sarajevo et j´espère que ce jour n´ouvrira pas le feu à de nouvelles représailles...La rage médiévale des hommes est si prompte à se réveiller et la possessivité politique une telle obsession que je ne dormirai pas sur mes deux oreilles tant que les terres balkaniques riment avec "panique" quand elles reprennent leurs droits et dessinent leurs frontières.
En attendant, repartons pour la Chine, il est temps que le deuxième chapitre succède au premier...

dimanche 3 février 2008

La Chine des rails et déroute : les villes





Dans la vie il n´y a pas de mesure
Gao Xinjiang


Urbanisme et coins de verdure.

Le premier contact d’un étranger avec la Chine sera la ville, à moins que son vol ne s’écrase dans le désert du Taklamakan ou dans le gouffre des Trois Gorges, ce qui, heureusement ne se produit pas tous les jours. Personnellement j’ai pensé à cette éventualité quand la compagnie russe qui se donne des airs de flotte aérienne se mit à tanguer dans les airs et que la carlingue trembla de toute sa vieille carcasse vieillotte en laissant présager un naufrage. Mais je ne me sentais pas si perdue car le bleu marine des sièges en skaï marié au orange vif des petits appui-tête qui les surmontent me rappelait une bouée de secours. Je dois d’ailleurs reconnaître un mérite à cette compagnie, celle de donner une impérieuse envie à ses passagers d’écouter très attentivement, pour une fois, les explications des stewards et des hôtesses au moment du décollage.
Tant bien que mal donc, et parfois bien imbibé de vodka bon marché (les Russes font honneur à leur légende, même en vol), l’étranger arrive en ville. Et quand on arrive en ville…chinoise, le refrain commence à dérailler et on pense à tous ceux qui vous disent que vous allez « à l’autre bout du monde » alors qu’il serait plus juste de parler de « l’autre bout de la dimension ». Ou des dimensions…Pour commencer, la ville est dans une sorte de « 3 D » multipliée à l’infini. Finies les voies urbaines sages et ennuyeuses de l’Europe où la seule fantaisie est de les prendre en contresens ou de tourner en rond sur les rond-point. Ici on joue du relief avec des bretelles, on confond les points cardinaux à chaque option de route, on superpose tout, les rues comme les éléments sur les véhicules. On oublie souvent qu’il y avait un simple vélo sous l’énorme charge de cartons ou de polystyrène qui rivalise de hauteur avec un poids lourd et se déplace comme par magie. Le plus troublant en effet, c’est que tout fonctionne et s’agence comme par enchantement alors qu’à nos yeux ces situations nous semblent à chaque fois vraiment limites. Sans-doute est-ce nous qui sommes limités dans notre imagination face à l’incroyable pouvoir de la ville à orchestrer le chaos. En regardant passer des couples sur des motos qui coincent entre eux leur(s) bambin(s), tous sans casque, en voyant les bus bondés, les camions où s’entassent des ouvriers venus de provinces lointaines, les taxis rouge fatigué, les voitures clinquantes et coûteuses, les vélos prolongés de remorques…je me suis souvent sentie immerger par cette impression du nombre, non pas par rapport à la quantité mais par rapport au mouvement permanent, à cette réalité écrasante, à cette valse de vie. C’est cette première image, le mouvement dans la ville, qui me renvoie exactement à ma première impression de Chine : ce pays est un monde dans le monde, un monde à elle seule, tout le reste étant rejeté dans les fissures du globe, dans des recoins obscurs : l’Empire du Milieu fait glisser toutes les frontières de l’altérité sur les pentes des « border line », une marginalité aplatie, terrassée, écrasée au rouleau compresseur. Auparavant, ces frontières étaient si fermées que les Chinois n’avaient pas besoin des autres, se suffisaient à eux-mêmes. Je me suis surprise plus d’une fois à me dire : « Et si tout le reste avait disparu ? ». L’éventualité était plausible, car j’avais l’impression de pouvoir traverser des kilomètres et des kilomètres en ne voyant plus autre chose que ce monde. Absorbée dans son vortex…Mais maintenant ce géant s’impose sur la scène internationale et déploie ses forces de titan ; nous n’avons plus qu’à bien nous tenir car la Chine domine et recouvrira de son ombre nos vieilles cultures fatiguées et imposera ce mouvement fascinant que j’observe au cœur des villes…pour le meilleur et pour le pire.

Dans une ville chinoise, je suis avant tout stupéfaite par la laideur. Je ne comprends pas comment les Chinois, qui ont pourtant une tradition architecturale sublime, ont pu se laisser envahir par un urbanisme aussi affreux. Parallèlement, ils continuent à exceller dans l’art des jardins et des parcs. Les sculptures de plantes et d’arbustes qui ornent le bord des routes, les banians qui offrent leur nonchalance et leur ombre aux trottoirs rattrapent souvent le désastre. Bien-sûr tout n’est pas laid partout, c’est un panorama généraliste. Pékin a des quartiers troublants de beauté, Shanghaï est une séductrice qui déploie ses charmes - surtout la nuit avec ses tours étincelantes, ses maisons de bois intriguantes, ses rues jetées dans une pénombre diffuse. Mais quand on n’est pas sous les projecteurs internationaux ni dans les circuits touristiques classiques, on n’a rarement la chance de maquiller la réalité. J’ai donc souvent interrogé les Chinois sur l’impression que leur laissait leurs villes. Les remarques variaient beaucoup et dépendaient évidemment des éléments de comparaison qu’ils avaient. A Canton, quand je déplorais de voir de vieux quartiers rasés, mes étudiants ne comprenaient pas du tout ma réaction et invoquaient le fait que ces maisons étaient vétustes et dangereuses. Il était plus simple de les éliminer que de les réhabiliter et, du reste, cette architecture ne semblait soulever aucune passion chez eux : c’était ancien, donc bon à jeter et oublier. L’avenir, c’est la modernité. Les vestiges bien conservés que l’on peut admirer dans certaines villes sont devenus des parcs d’attraction pour touristes : Pingyao dans le Shanxi ou Lijiang dans le Yunnan par exemple. On les traverse comme un songe. Leur réalité est irréelle. Notre goût du patrimoine est ringard ou pèse trop lourd sur la conscience. Je l’ai réalisé quand Tian Bao est venu me voir à Barcelone. Après quelques jours de visite, il me confia ces paroles qui ont résonné longtemps dans mon esprit ensuite : il se demandait comment nous pouvions vivre dans ces rues chargées de patrimoine, habiter ces bâtiments aux pierres du passé sans nous sentir assommés par autant d’histoire. Un peu comme si nous vivions dans des lieux encore hantés par les esprits de jadis, de tout ce qui a forgé le visage de nos villes, les histoires, les intrigues, la patine du temps, un lien si fort qu’il nous enchaîne à notre long passé. Cela m’a rappelé une amie suédoise qui était fascinée par une maison du Moyen âge qu’habitait des amis français. C’était inconcevable pour elle car l’histoire de son pays ne l’avait pas habituée à de telles plongées à travers les siècles mais elle trouvait cela féerique alors que mon ami chinois semblait au contraire terrorisé par cette fidélité à nos vieilles pierres.
Je me suis rendu compte d’ailleurs plus d’une fois que nous y sommes effectivement particulièrement attachés : elles sont l’image même de ma nostalgie lorsque celle-ci m’attrape sans crier gare après quelques mois dans un pays. Dans les pays de l’est, le baroque me laissait plutôt de marbre au bout d’un certain temps. Je rêvais d’églises romanes dans un paysage bucolique. En Chine je traquais les campagnes pour la même raison : de l’herbe et des pierres. Les châteaux, les remparts, les églises ou une simple maison de pierre aux volets pourpre me parlent de montagne, de vacances et d’enfance. Je ne pouvais donc pas répondre à mon ami chinois autrement qu’en lui disant que, loin de nous étouffer, ce patrimoine faisait écho à un monde affectif qui nous manquait quand nous en étions privés trop longtemps. Sa réflexion m’a renvoyée à ma quête désespérée pendant mon premier séjour d’un an en Chine, lorsque je me mis à « traquer de la pierre ». Ce n’est qu’au bout de six mois, pendant la Fête du printemps (c’est-à-dire en février, selon la logique du calendrier lunaire), que j’ai enfin trouvé des maisons de pierre ; c’était à la montagne dans le Yunnan, et cela m’avait terrassée de bonheur. Ma nostalgie des pierres est toujours associée à celle de la nature. Je me souviens qu’à ce moment – là, je désespérais de trouver ne serait-ce qu’un chemin de campagne qui ne soit pas dallé et dompté par la main de l’homme : en Chine la majeure partie des montagnes sont en effet « civilisées » et dessinées pour que l’homme y marche sans déraper. On y construit des escaliers interminables et la voie est tracée, il suffit de suivre les chemins de grès et les marches. Dur d’y percevoir la voie taoïste qui fonctionnerait plutôt par le biais et le détour…Un jour que je demandais à Ma Yang (mon amie et colocataire à Canton), de m’aider à m’exprimer correctement pour m’extirper de la ville et quémander un bout de nature dans le sud du Guangdong, elle me tendit un papier où elle avait écrit trois mots : je reconnus un caractère : « Shan » = montagne. Je lui demandai ce que signifiait les deux autres. Elle m’expliqua le plus sérieusement du monde que c’était « arbre » et « eau » et qu’avec ces trois mots les gens pourront comprendre ce que je cherchais. Je restai sceptique et en effet les premières indications que me valut ce petit « passeport pour les champs » confirmèrent mes doutes : on m’envoya dans un parc. Les parcs sont des endroits superbes en Chine mais ce n’était pas ce que je voulais. Je finis par mimer. Ce n’est pas si facile de mimer le vent dans les feuilles, l’éclosion d’un bourgeon, les sinueuses courbes des sentiers des sous-bois, l’émotion du silence, ou la sensuelle odeur de terre après la pluie…On me comprit peu d’ailleurs. Sûrs de satisfaire mes besoins, on m’expédia à l’orée d’un lac majestueux et de monts verdoyants, mais tout était balisé, le lacet asphalté autour de l’eau ressemblait à la promenade des anglais et il y avait un grand restaurant clinquant derrière moi qui aguichait les chalands : en somme, rien de sauvage, ma quête était vaine. Le seul chemin que je finis par trouver ressemblait plutôt à une piste tracée par un bulldozer et menait à un golf. Je rentrai bredouille à Canton.
Suite à cet épisode décevant, le petit papier « montagne – arbre - eau » froissé dans ma poche, j´ai traversé une période quasi hallucinatoire cernée d´angoisse, me persuadant que si on ne comprenait pas du tout ce que je cherchais, c’était peut-être parce que plus personne ici ne savait ce que c´était et que cela n’existait même plus : l’urbanisme était devenu la seule réalité. Feu le patrimoine, feu la nature ! Je regardais avec consternation les images d´immeubles-salles-de-bains clinquants neufs qui défilaient sur le petit écran à chaque météo : le présentateur se contentait de parler globalement de la situation climatique dans l´immense pays et puis, comme des millions de spectateurs attendaient de savoir quel temps il ferait chez eux, une voix cédait la place à l´homme et commentait ville par ville, province par province, l´état du thermomètre sur fond de diaporama urbain ; ça durait tellement longtemps que j´avais tout le loisir de penser : « s´ils ne montrent jamais de prairies ni de temples ni même de limpides rivières, c´est qu´il n´y en a plus, tout est ravagé, l´esthétique du peuple se résume à ces horreurs… ». Heureusement que je partageais mon appartement avec une Chinoise pour me sortir de ma torpeur et calmer ma déraison. Ma Yang me confirma que je n’étais pas à proprement parler dans la région la plus rurale mais me rassura en me disant que je trouverai ces paysages en prenant des trains et des bus pour rejoindre ces espaces encore sauvages. Elle me mit en garde contre les montagnes sacrées foulées par des pèlerins de touristes qui n’hésitaient pas à user de chaises à porteur et me parla aussi des parcs naturels qui facturaient leurs entrées assez cher. Mais il y aurait aussi des déserts, des rizières, des villages de minorités pas encore pris d´assaut et toutes ces régions qui étaient jusqu´alors interdites aux étrangers…Je soupirais, presque consolée et me fit à l´idée qu´avant de retrouver « montagne, arbre, eau », je devais donc aiguiser mon regard autour de la première réalité tangible, qui constituait aussi tout mon quotidien : le monde urbain. C’est ce qui m’avait d´ailleurs été donné à observer, dès mon premier matin en Chine, lorsque du haut des 18 étages de l’appartement où m’accueillait mon hôte, je regardais la ville, ou plutôt une infime partie de la ville, en buvant un thé debout, seule, et en me murmurant : « Nous y voilà ».

« La gueule d´atmosphère » des villes.

A quoi ressemble une ville chinoise donc ? Ce qui surprend à première vue ce sont les immeubles. Les bâtiments les plus courants sont recouverts de carreaux de salle de bains (on dit peut-être céramique mais ça me semble peu approprié, trop noble). Les blancs s’associent souvent aux roses et se combineront avec des fenêtres teintées vertes. Parfois elles sont bleues (quand le bâtiment est uniquement blanc ou blanc à petits pois gris). Aux fenêtres il y a des barreaux, par peur des voleurs : les balcons ressemblent à des cages à oiseaux. On y voit suspendu le linge de la famille, sur des perches qui se fixent facilement entre toutes ces barres. On craint les cambriolages jusqu’à des étages très élevés : c’est que les Chinois sont souples…Cependant, à Hangzhou et dans quelques autres villes, ils commencent à se sentir moins en danger et enlèvent les barreaux : « Hangzhou est une ville sûre dont les habitants sont très éduqués » nous affirme Gao Ming Ming, une jeune femme chinoise que nous avons rencontrée l’été dernier là-bas…Il y a aussi des petits bâtiments en béton, dont certains avec les escaliers à l’extérieur ; ceux-ci rappellent parfois nos barres HLM mais ne sont pas tagués et n’ont pas de cave douteuse…On y croisera éventuellement des rats mais pas de délinquants. D’autres sont en construction, cachés par des échafaudages en bambou qui leur donnent un brin d’humanité…Quand ils donnent pignon sur rue où circulent voitures et bus, ce sont souvent des bâtiments dont le rez-de-chaussée est un local commercial (magasin, banque, boutique de thé, cybercafé…) et dans ce cas, au-dessus de leurs enseignes, il y a toute une série de panneaux publicitaires qui ne laissent pas le regard vaquer au-delà du monde de la consommation. Quand le bâtiment est immense, la publicité l’est aussi : le plus flagrant se trouve dans les mégalopoles comme Hong-Kong ou Shanghai où vous ne pouvez détourner les yeux de la dernière marque encensée qui vous écrase de ses proportions mégalomanes. Et plus c’est grand, moins c’est terne : cela clignote de partout et, malgré vous, votre regard est aimanté.
Mais ce qui me fascinait le plus des immeubles en ville, quand j’observais le dessin urbanistique depuis les taxis qui m’emmenaient de part et d’autre de l’immensité, c’est que j’avais l’impression qu’ils étaient posés n’importe où. Comme nous circulions sur les bretelles en trois dimensions, les points de vue variaient et les contre-plongées offraient les visions les plus absurdes : au milieu de terrains vagues ou de zones en construction – ou en destruction, cela dépendait, des bâtiments surgissaient de nulle part, et le linge qui pendait sur leurs balcons signifiait qu’ils étaient bel et bien habités. Ils étaient le plus juste reflet de ce qu’est la Chine en ce moment : le plus vaste chantier du monde. Il y a toujours en effet des travaux dans la rue et j’ai traversé des villes où j’avais l’impression d’être un ouvrier dont il manquerait le casque. J’ai aussi failli tomber dans des trous par mégarde la nuit, ce qui n’a malheureusement pas échappé à mon amie Cath qui s’est esquinté le dos et ouvert la lèvre à cause d’un dérapage de ce type. Une fois finis, les trottoirs ont une certaine classe, rose, gris ou vert, avec des dessins subtils. Je me suis rendu compte lors de mon dernier voyage que je les reconnaissais, ce qui m’a laissée perplexe : on n’a pas toujours conscience, en effet, de garder en mémoire les trottoirs des villes d’un pays du monde. Pourtant, inconsciemment, mon esprit sait différencier un trottoir chinois d’un trottoir hongrois, parisien, lisboète ou barcelonais. C’est d’autant plus surprenant que j’ai toujours l’impression d’avoir le nez en l’air quand je marche dans la rue, et non pas rivé vers le sol…Mais en Chine, donc, il est si facile de se laisser absorber par les entrailles de la ville qu’un œil doit toujours contrôler le dérapage potentiel.

Quant à l’organisation de l’espace urbain, les commerces se regroupent par zones, ce qui n’a rien de surprenant, sauf qu’avec ces dimensions extensibles, cela se remarque plus que nulle part ailleurs. On peut s’orienter par produits vendus : le quartier des boulons, celui des tissus, l’autre des pièces de rechange informatique, ou encore celui des scorpions et ailes de requin. A Hong Kong je me souviens parcourir en tramway des rues dont l’odeur de poisson séché me piquait le nez tant il envahissait tout l’espace. Et tous les étalages de médecine chinoise fascinaient autant les yeux qu’ils chatouillaient les narines. Ces séries de petits magasins – ateliers qui vendent la même chose donnent la même impression d’abondance. C’est la répétition qui finit par créer l’excès : cela a beau paraître disproportionné, ce n’en est pas moins complètement proportionnel au nombre potentiel de consommateurs. Même s’ils ne sont pas tous à se ruer là à ce moment précis, on ne peut oublier qu’ils existent et que l’infiniment petit (la vis par exemple ou le boulon), en se multipliant, représente l’infiniment grand. Malgré ces repères géographiques, il est excessivement facile de se perdre. En arpentant ainsi des quartiers, guidée par la simple curiosité de découvrir leur enchaînement, je me suis lancée dans de véritables treks urbains qui ont eu raison plus d’une fois de mon sens de l’orientation. Happée par ce que je voyais et allant d’un lieu à un autre, j’avais complètement oublié à quel moment j’avais tourné, dans quel sens, et rien dans ces villes ne permet de se positionner pour retrouver au moins un semblant de direction. C’est trop vaste pour que les balises soient sûres, en général quand vous croyez reconnaître par exemple une pagode ou une antenne de télévision qui vous servaient de repères, c’est un mirage car il ne s’agit pas du tout de la même pagode ni de la même antenne de télévision. Seul un taxi pouvait me sauver de la situation et me ramener dans des endroits familiers. Je devenais alors très attentive à son parcours afin de récupérer quelques indices : c’était souvent peine perdue, je ne reconnaissais rien.
Les grandes artères sont souvent les seules lignes droites qui sont faciles à retrouver mais sont celles qui procurent les plus grands maux de tête. Il est rare de traverser une de ces rues par un passage piéton, en général il y a des passerelles ou des souterrains qui vous laissent sentir tout le mouvement grouillant des voitures. Par contre, quand on s’enfonce dans les rues plus tortueuses et étriquées des quartiers, l’ambiance n’est en rien étouffante. A chaque coin de rue l’atmosphère est pleine, distrayante, presque villageoise. Les gens y étalent par terre, sur un tissu, des légumes et des fruits à vendre, un vélo – «fleuriste » propose sur son porte-bagage des plantes, on dîne en terrasse sur de petits tabourets en plastique face à de larges tables rondes où tournent les multiples plats sur un plateau de verre. Dans un petit parc, des hommes âgés font des calligraphies à l’eau avec d’énormes pinceaux dont la pointe est en mousse et comparent à voix haute les productions de chacun. D’autres sont sur les barres de gymnastique tandis que les plus concentrés font des mouvements de tai qi. Sur une table, un groupe joue au ma-jong, entourés d’une multitude d’amis ou de curieux qui commentent la partie en encourageant les joueurs. Ailleurs, un boui-boui déborde dans la rue tant sont nombreux les spectateurs qui se plantent devant la télé qui diffuse une série populaire se passant au temps des Ming. Le petit écran est également présent dans toutes les boutiques : cela maintient éveillé mais si le vendeur est vraiment trop fatigué, il n’hésitera pas à dormir vaille que vaille, la tête enfouie entre ses bras repliés sur le comptoir.
Contrairement à notre dichotomie habituelle, « ville = lieu des apparences et de la bienséance » et « campagne = espace de liberté et de droit à une certaine négligence vestimentaire », les Chinois ne font pas plus de manière au fin fond d’un village de montagne que dans les plus grandes mégalopoles. Il n’est pas rare de croiser quelqu’un dans un supermarché et de se dire : « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de bizarre mais je ne vois pas quoi… », avant de réaliser que ce qui cloche, c’est que cette personne est en pyjama. Circuler entre les rayons en tongs et en tenue aux motifs de nounours jaunes ou de petits poussins roses, c’est résolument fengshui. J’adore cette décontraction des Chinois, même si je n’ai jamais osé les imiter. Ceci dit, ce n’est pas étonnant puisque je n’ai pas de pyjama. Mais quand-même, je pense que j’aurais vraiment eu l’impression de me retrouver au cœur de ces rêves que l’on fait de façon récurrente : sortir sans être tout-à-fait habillé, ou aller dans un lieu public en réalisant qu’on est encore en chaussons. Notre honte est donc purement culturelle. Ici, personne n’aurait fait attention à cela. Quand vient l’été et les grosses chaleurs, les hommes retroussent sans vergogne leurs pantalons et nouent au-dessus du ventre leurs chemises, voire les quittent. Les enfants, avec leurs petits pantalons fendus, se promènent les fesses à l’air et les bébés se contentent parfois d’un petit tablier. Ce n’est pas un manque de pudeur (car celle-ci existe), mais c’est un naturel désarmant : contrairement aux Occidentaux qui circulent avec une sorte de rétroviseur dans lequel ils regardent constamment leur reflet, les Chinois vivent, respirent et marchent sans faux-semblant. Chacun semble à l’aise : dans la rue on est comme à la maison. Et la ville est ce théâtre de vie, d’animation, de mouvement. Ce morceau de « monde dans le monde ».




photo 1 : Shanghaï, le bund - GM / photo 2 : Superposition de bretelles à Nanjing - Nicolas Sabre / photo 3 : rue du Shanghaï plus traditionnel - GM / photo 4 : rue du vieux Hangzhou - GM / photo 5 : urbanisme à Shanghaï - GM / photo 6 : constructions permanentes, Nanjing - N.S / photo 7 : vieille rue de Changting, Fujian

Des yeux complices de Chine

Si je vous présente aujour´hui Cath et Nico, c´est afin que vous mettiez des visages (certes un peu caché pour l´un sous une peau de bête !) sur ceux qui ont partagé avec moi la Chine et qui me prêtent généreusement leurs photos pour illustrer La Chine des rails et déroute : la plupart de celles-ci appartiennent à Nico, oeil attentif et excellent photographe à mon goût, qui, s´il n´était pas en Chine en même temps que nous en 2002-2003, y voyageait malgré tout (et peut-être malgré lui) car Cath l´y avait immanquablement emporté avec elle...Et du coup, quand je le rencontrai l´année suivante, il me semblait déjà le connaître depuis longtemps...Et "wo de jie jie" Cath ("ma grande soeur" chinoise) qui a traversé avec moi les diverses épreuves de cette année mémorable au sud de l´Empire du Milieu : le SRAS, un travail harassant et absurde très loin de nos aspirations pédagogiques, une équipe pathétique, la pollution de Canton...mais avec qui j´ai sillonné de nombreuses routes chinoises, partagé de multiples conversations, d´innombrables rires et de longues réflexions...Hommage à eux donc qui maintenant cultivent leur jardin - et leur sagesse - au milieu des pruniers du Gers...!
Et en avant donc pour la publication ici, finalement, des chapitres du dernier récit chinois. Autant l´avouer tout-de-suite : moi je ne suis pas très contente du résultat final de cet écrit. Mais tant pis, je le jette donc à la fosse aux lions / aux lecteurs pardon, qui, eux seuls ont le droit d´apprécier ou de mépriser ce qu´ils lisent !

Mantra tibétain pour la nature


Voici deux images symboliques concernant notre persevérance militante auprès de la Plateforme "Salvem Montserrat" : une tuile peinte pour inviter les promeneurs à poser une pierre devant l´olivier, à la manière des Tibétains qui amoncellent ainsi des petits tas de cailloux ou encore des flèches et drapeaux de prières pour protéger l´esprit d´une montagne, d´une vallée ou de tout autre lieu sacré. Cet olivier n´est pas non plus n´importe quel arbre : le 13 janvier, il y eut en effet un acte de présentation de la plateforme à Collbato et, en signe de protestation contre l´obstination du gouvernement à transformer un espace naturel en zone industrielle, nous avons "planté" cet olivier devant les portes de la mairie. Si vous êtes curieux, jetez un coup d´oeil à YouTube (tapez "Salvem Montserrat" et vous verrez diverses vidéos, dont une qui s´appelle "les oliveres de Montserrat" qui retrace cet acte). Quelques jours après, nous avons bien-sûr été planté l´olivier sur le terrain menacé et la semaine dernière j´ai préparé ce petit autel spirituel...Les deux caractères tibétains, tracés de façon malhabile, signifient "Essence naturelle" et "Pierre"...Si le Dalaï Lama passait par là (on ne sait jamais !), il m´offrirait certainement un cours de calligraphie !

La deuxième image symbolique, c´est notre petit agneau "Montserrat" qui grandit bien...Comme il est né le même week-end que cet acte, il est devenu la mascotte de la plateforme, le petit mouton noir du village. Et pour unir les forces du yin et du yang, depuis la semaine dernière, il a une petite soeur, "Jana", déjà très maline...Elle aura bientôt sa photo sur L´arbre...

Quoi qu´il en soit, si nous avons recours aux symboles, c´est bien parce que les signes d´amélioration sont difficiles et longs à obtenir, 680 petits votes locaux justifient l´entêtement municipal et presque 73000 signatures contre le projet ne font pas encore le poids pour freiner la spéculation industrielle. Alors, quitte à me répéter, n´hésitez pas à diffuser autour de vous le lien vers le site pour que les gens signent : http://www.salvemmontserrat.org/ ...

lundi 28 janvier 2008

Visages

“Tu veux un sac en cuir ? C´est de la bonne qualité ici, tu sais...”. Je me retournai ; au début je ne vis que son burnous couleur sable qui me fit l´impression d´être en face d´un fantôme du désert. Puis, mes yeux déchiffrèrent la lumière et perçurent les contours du visage et du corps qui habitaient le vêtement : teint buriné, nez accentué, des yeux noir-scarabée cernés d´ombre, des rides fines et obscures comme les plis d´une dune, un corps long et maigre, anguleux...je lisais ses traits comme une légende du pays, les mots affluaient, stéréotypés malgré eux, pour s´aimanter à cette figure devant moi et nul autre, moins attendu, ne gagnait ma perception pour recevoir et décrire son image sans que celle-ci ne soit collée à son paysage, à sa culture. L´homme se sentit visité par mon regard et détourna le sien. Je réalisai aussitôt que ma curiosité pouvait revêtir un goût d´impertinence ici. Tandis que, pour se donner une contenance, il avait pioché un sac au hasard et me le tendait, je me laissai choir sur une chaise en plastique qui se trouvait là et me contentai de faire un geste de la tête qui signifiait « Non, je suis fatiguée, je regarderai les sacs plus tard ». Il hocha les épaules et s´éloigna vers des « gazelles » plus dociles. J´observai la petite place baignée de lumière et de couleurs en me demandant où j´étais. Outre ceux qui vendaient, ceux qui regardaient, ceux qui mangeaient des brochettes ou saucaient leur tajine, on voyait des hommes, des femmes, des enfants et des chats qui passaient comme des bancs de poissons, irréguliers mais compacts, et suivaient le même courant, attirés vers la même destination...Par ce mouvement, et aussi par la rumeur diffuse d´une agitation proche, je déduisis que je ne devais pas me trouver très loin de la grande place Jemâa el-Fna. Je m´abstins donc de bouger. Je n´avais pas le coeur à affronter le « nerf » de la Médina, sans compter que je me sentis un peu déçue, après avoir eu l´impression de me perdre dans le labyrinthe infini des ruelles et des souks et d´avoir parcouru mille kilomètres, de réaliser que je n´avais finalement dû faire que des tourbillons dans le même périmètre, sans parvenir vraiment à m´éloigner de cette place magnétique. Je décidai alors de rester sur la chaise en plastique, avec l´espoir inconscient que rien n´advienne, car je n´avais d´autre envie que d´observer, et de penser. Notamment à cette apparition, à ce visage...


Je pensais à tous les visages du monde que j´avais rencontrés, à tous ceux que j´avais oubliés. Je les rappelais à moi, pommettes slaves, paupières éffilées, rides profondes des steppes, joues rouges himalayennes, « yeux de Proust » des Magyars, cheveux hirsutes des petits Tsiganes de Roumanie, pâleur celtique...Je me souvins de l´impression forte que certains me firent et qui se résumait souvent à quelques détails : le regard, par exemple, de deux jeunes hommes indiens dans une vallée perdue et réputée dangereuse de l´Himachal Pradesh. Ils se parlaient et riaient et de leurs yeux émanaient une douceur infinie, une douceur de coton et de velours quand leurs iris bruns se frôlaient sous les cils longs et vaporeux. C´était cette douceur aussi quand, dans ce pays, on dodeline la tête de gauche à droite, avec un léger mouvement de balancier très souple pour dire oui. C´était cette douceur encore, empreinte de sagesse et d´humilité, qui se lisait sur le visage du vieux Tibétain que j´avais rencontré dans le Qinhai et qui, son petit-fils sur les genoux, tournait d´une main le petit moulin de prière. Je me souvins encore des visages qui dessinaient un cercle parfait et ceux qui, au contraire, n´avaient que des angles ou des lignes fuyantes. Les visages du métro, las ou absents. La clef de l´énigme se cachait chaque fois dans les yeux : blasés ou tendres, malicieux ou insipides. C´est en eux que se lisait la bonté ou la suffisance, la bêtise, l´ennui ou la richesse intérieure...Parfois outrageusement maquillés, les visages parlaient de vulgarité, et quand ils inspiraient la peur, on reconnaissait dans leur dureté la malveillance dont était empreint tout le corps qui les portait...Mais il y avait aussi des visages trompeurs et ceux qui ne trompent que l´ennui, ceux qui fascinent et ceux que l´on dessine pour retenir une esquisse de leur rareté.

Puis il y avait au fond de moi et à chaque instant, le visage de l´aimé. Il était pourtant loin de cette petite place marrakchi inondée de soleil où j´observais ma mémoire et le visage des passants, mais il se superposait à tous, comme un phare solitaire au milieu de la multitude. Ce qui m´avait frappé la première fois que j´avais découvert ce visage, c´était sa lumière. Il m´avait hyptonisée en dirigeant vers moi un de ses faisceaux car lorsque je l´avais vu, ses yeux semblaient posés sur mon visage depuis longtemps déjà et avaient rendu tout le reste autour absolument flou. Depuis, c´était au sein de cette incandescence-là que je me réfugiais chaque fois que je me sentais sombrer. Je me mis ainsi à penser aux longues heures où j´avais observé le visage de cet être lumineux, quand il dormait encore et que je m´appuyais sur un coude et me penchais au dessus de lui pour le regarder ou quand je me tournais simplement et ne faisais aucun bruit, feignant le sommeil alors que je l´épiais. Mon esprit dépliait une toile et mes yeux, comme des pinceaux, commençaient à y tracer ses contours : les lignes d´abord, ses sourcils discrets, les cils fins et bien dessinés, les pattes d´oie (j´aimais qu´il ne soit pas lisse comme un homme sans histoire), les lèvres fines qui gonflaient parfois un peu sous le souffle régulier du sommeil et le nez, parfait, ni grand ni petit, ni trop fin ni trop large. Le front, haut et dégagé bien que quelques lignes y racontaient déjà quelques contes du passé, contrastait avec la mâchoire, belle et masculine, et le menton plus triangulaire, caché sous une broussaille piquante et anarchique. Les cheveux dispersés autour, emmêlés et doux, accentuaient encore l´effet de corsaire romantique qui se dégageait de lui. Il y avait aussi plein de petites imperfections touchantes, un petit vaisseau éclaté près du nez, le grain de la peau irrité par endroits, des poils rebelles n´importe où et il s´endormait très souvent avec les lunettes qu´il utilisait pour lire, ce qui lui donnait un air de bel intellectuel oisif, mais cette collection de petits secrets qui s´accumule en nuits et en siestes partagées me le rendait à chaque fois plus précieux. J´approchais alors souvent un doigt que je posais sur son nez, comme pour le mesurer (« A quelle phalange arrive t- il ? », ou « Serait-il pinocchiesque ? ») et je pensais souvent « Pourquoi ce geste ? c´est un geste bizarre... », mais c´était le premier qui me venait après l´avoir observé sous toutes ses coutures et avoir senti l´émotion gagner toutes mes veines, le geste de la tendresse. Parfois il ouvrait un oeil et je me disais que cela devait lui faire la même impression que celle que je ressentais il y a quelques années lorsque j´avais apprivoisé un chat : un mélange de surprise et d´inquiétude lorsque le matin, je le découvrais ainsi penché sur moi, me regardant fixement avec un air impassible, le minois à quelques centimètres de mon visage. Je me demandais toujours depuis combien de temps il était là comme ça, ensuite me venait cette question « Mais à quoi peut donc bien penser un chat ? », puis, pendant que j´approchais ma main vers son pelage soyeux, j´avais toujours cette pensée : « Et si un jour il me griffait l´oeil ? ». Cela me faisait frémir. J´avais toujours eu peur d´une blessure à l´oeil et, dans une plus grande mesure, de la folie potentielle des êtres, surtout ceux qui miaulent. Mais l´aimé devait être plus confiant car lorsqu´il me découvrait ainsi, inclinée vers lui comme un chat contemplatif, sa première réaction était de sourire et de murmurer un petit « hmmm » câlin d´amusement. Ou alors, quand son rêve avait été mauvais, il sursautait un peu et me regardait intrigué, pris dans le courant d´air de cette frontière qui sépare la fantasmagorie nocturne de l´ordre diurne ; ces matins là, peut-être pensait-il lui aussi aux griffes...
Ce rapprochement d´idées n´était d´ailleurs pas anodin, lui, mon chat, et moi...Car ce qui m´avait plu immédiatement en lui, c´était sa félinité. Je ne savais d´ailleurs pas vraiment définir d´où elle émanait. Il n´avait pas la démarche chaloupée des Indiens au corps souple et fin...Ses yeux étaient trop malicieux et rieurs pour ressembler aux yeux d´énigme ou de sagesse bouddhiste des félins. Et du reste, en astrologie chinoise, il était singe tandis que le chat, c´était moi (quoique pour les Asiatiques, ce chat-là est un lièvre... !). D´ailleurs ce signe lui allait plutôt bien, dans sa manière de ramasser les chaussettes traînant sur le sol avec ses pieds, dans ses grimaces, dans son espièglerie...Dans sa dimension enfantine, il avait donc bel et bien des connivences simiesques mais dans sa dimension masculine, et érotique, il appartenait résolument au monde félin. Son indépendance aussi, son goût farouche pour son espace, ses cachotteries, son égoïsme, ses rituels et toute sa tendresse...Quand je posais ma paume sur son visage, il tendait la joue et la faisait rouler sous ma main exactement comme un chat qui fait pivoter son minois et tortille son cou sous les caresses. De même quand je m´approchais pour déposer un baiser sur cette joue câline, il la faisait rebondir sur les lèvres afin qu´elles répètent inlassablement le mouvement. Il n´y avait alors plus qu´une seule chose à faire : le dévorer.
Cette pensée me fit soudain un vif effet érotique et je relevai la tête d´un coup comme pour revenir à la réalité et ne pas plonger dans un si délicieux oubli. Mon regard se raccrocha à d´autres visages comme pour dissiper le trouble mais mon corps était encore anesthésié par ses souvenirs : j´eus l´impression que tout le soleil était entré en moi. En observant un Berbère qui apportait un thé à la menthe au vieil homme des sacs, je reprenais corps sur la place et pensais à la force inouïe de la mémoire et de l´esprit quand, en partant des traits singuliers d´un autochtone, on pouvait ainsi rejoindre l´absence et superposer les scènes et les images de « hic et nunc » avec celles de l´ailleurs et de l´hier...Quand je me sentais vide et que tout me semblait vain, je tentais de me rappeler cette collection d´images et de souvenirs que l´on porte en nous et qui nous ouvrent aussi, à leur manière, d´infinis voyages. Je pensais aussi à la porte fermée que sait être notre visage lorsque nous partons aussi loin en nous-mêmes mais sans que nul ne le sache...Et en observant ainsi les visages autour de moi, j´essayais de passer l´au-delà de la peau pour savoir ce qui se cachait derrière ces contours, quels soupirs et quels désirs, quelle histoire et quels regrets...Mais je me butais à chaque fois à ma propre obstination, l´univers complexe et illimité de l´autre nous échappe, la perversion de la pensée, tous ses murmures, les angoisses tues, les fantasmes et les acrobaties de conversations sourdes, les ponts invisibles d´une idée à l´autre, d´une image à un souvenir, toute cette agitation mentale cadencée autour du pouls désordonné de nos émotions s´arrête finalement à la frontière de notre épiderme qui, lisse ou froissé, n´offre au regard que son opacité. Chaque être est un monde clos, impénétrable. Le langage que l´on se parle, en soi, n´est pas une langue connue de tous, mais une suite illogique de combinaisons indéchiffrables. Quand je m´abandonnais à regarder si longuement le visage de l´aimé et tout le mystère qui se cachait derrière, je me demandais comment les personnes pouvaient se lasser aussi vite les unes des autres alors que se trouvait là, face à elles, ce kaléidoscope inépuisable de l´univers fascinant et troublant de l´autre. Cette malle de bric et de broc, de trésors enfouis et d´entrailles pleines de souvenirs déguisée en corps...Tant de richesse qui ne se monnaye pas et dont la valeur n´est pas comptable. Nous n´avons peut-être jamais été de grands explorateurs des mondes intérieurs quand il ne s´agit pas des nôtres. Il n´y avait pour ma part que cela qui m´intéressait, dans le voyage et dans l´amour, sentir battre sous ma main les battements du coeur et me poser mille questions sur les labyrinthes émotionnels qui se tramaient depuis cet épicentre.


La lecture des visages pouvait me paralyser pendant des heures. Ainsi, sur ma chaise en plastique, bercée par le soleil de fin d´après midi et le vent remué par les pans de caftans ou de djellabas au passage des ombres féminines, je devais donner l´impression de dessiner une scène sans pinceau ni carnet de croquis ou de voler des images, très lentement, sans aucun appareil photographique. L´homme au burnous semblait même avoir oublié ma présence alors qu´il devait toujours me contourner pour attraper un de ses sacs sur son petit stand en plein air qui attirait les curieux. J´étais comme ces mannequins de plastique qu´on affuble d´étoffes et d´ustensiles pour que le client s´identifie. Le vieil homme du désert aurait ainsi pu me passer autour du cou une sacoche et un cartable, j´étais sur sa chaise en plastique après tout, je pouvais servir de présentoir...Mais non, mon silence et mon immobilisme devaient l´impressionner, il me laissait en paix et était même allé se chercher une autre chaise. Dans ce pays, de toute façon, il n´y avait jamais de problèmes...Pour justifier ma paresse, je commandai néanmoins une boisson glacée de loin à un serveur ambulant. Je lui dis « avec beaucoup de glaçons » et il me regarda d´un air intrigué. Il les servit lentement, le sourcil froncé, comme s´il répondait malgré lui à un caprice illicite puis il disparut très vite. En laissant fondre un de ces glaçons sous ma langue, je me souvins alors que c´était avec ces petits cubes d´eau douteuse congelée que l´on pouvait attraper la bien nommée turista. Je n´avais rien contre une de ces maladies déchiffrable et lisible, ça me faisait presque envie, du glaçon jusqu´à la fièvre, car cela faisait plusieurs mois que je ne comprenais plus rien au langage de mon corps. En lui, régnait un empire chaotique, sans loi ni rite, une suite illogique de sensations et de vides, une insolence farouche sans oreille pour les messages de l´esprit. Encore une fois, cela me renvoyait aux nuances infinies d´ombres et de lumières d´un visage ou d´un corps, quand bien même sous sa carapace se déchaîne des mers tumultueuses. J´avais souvent réfléchi à l´arbitraire de notre enveloppe quand, en moi, il y avait parfois si peu de correspondance entre l´être intérieur et l´être visible. L´art des masques pour les artistes du secret...Que capte t-on alors de l´autre, pourquoi nous attire t- il ou nous révulse t- il ? Est-ce un souffle qui émane de lui ou le mirage de son apparence ? Tous les visages frappaient à ma porte et je voyais mille yeux qui me scrutaient pour connaître la réponse : qui voit-on réellement quand on regarde l´autre ? Dans le monde contemporain, les personnes se quittent brutalement puis se laissent apprivoiser par d´autres aussi facilement sans en paraître affectées – notre mode consommatoire contagie jusqu´aux êtres, tristement substituables, et elles oublient sans doute l´essentiel, « invisible aux yeux »... Mais sur ma petite chaise en plastique, à l´ombre de l´agitation marrakchi et des milliers de visages à déchiffrer sous leurs longues tuniques qui les dérobent au regard, je me dis que nous ne savions peut-être pas passer au-delà de la frontière du corps, ou nous ne le voulons pas, de peur de nous cogner contre l´immensité vertigineuse de l´univers de l´autre. Ou peut-être encore, ressentons-nous une crainte inouïe en ouvrant cette porte et en découvrant derrière elle, le reflet de notre propre profondeur, de notre incommensurable folie...
Je regardai encore une fois le visage berbère de l´inconnu devenu familier, je lui souris puis me levai. Il me fit un signe de tête, humble, auquel je fis écho. Je quittai le lieu et mes pensées et dirigeai mes pas vers la place Jemâa el-Fna, où les conteurs avaient commencé à remplir de mots magiques l´air du soir naissant, en formant autour d´eux des cercles de curieux : les kaléidoscopes de légendes aux couleurs éphémères et ancestrales que je regarderai de loin, sans comprendre, et que j´entendrai néanmoins, en me sentant reliée et en pensant encore au visage de l´aimé que je voudrai retrouver.